Les gauches européennes sont sonnées, K.O. debout. La déroute des travaillistes néerlandais, avant-hier, n’est en effet pour elles que la dernière en date de leurs défaites après la France, le Portugal, le Danemark, l’Italie, l’Espagne, l’Autriche. Il y a deux ans encore, l’Europe était rose. L’Amérique aussi était à gauche. Les Etats-Unis sont aujourd’hui dirigés par la droite du Parti républicain et, hormis la Grande-Bretagne car même la gauche allemande est menacée, l’Europe est bleue. Le seul désir d’alternance n’explique pas ce renversement. La gauche est en crise car elle ne remplit plus sa fonction. La gauche, c’est le parti du mouvement par opposition au parti de l’ordre que constituent les droites. La gauche est faite pour ouvrir l’horizon, pour dire où aller et comment pour que nos sociétés soient plus harmonieuses, plus justes, pour que les plus forts n’y imposent pas leur loi, que l’argent ne soit pas l’aune de tout, pour qu’on tende toujours, c’est un éternel combat, vers la liberté, l’égalité, la fraternité. La gauche ne sait plus le faire. Ce n’est pas qu’elle ne le sache pas. C’est qu’elle ne trouve plus les mots pour le dire, qu’elle a peur, viscéralement peur, de retomber dans l’utopie dont elle vient de sortir. On la comprend. La gauche communiste a cru à la socialisation des moyens de production. La gauche socialiste a cru à la redistribution par l’impôt, à l’Etat-providence, à l’extension infinie des systèmes de protection. Les démocraties doivent beaucoup à la social-démocratie. Sans elle, il n’y aurait pas de congés payés, d’assurance-maladie, de retraites, d’affirmation des classes moyennes par l’élévation du niveau de vie, rien ou presque de ce qui nous semble acquis et qui ne l’est pourtant pas. Historiquement parlant, la gauche est loin d’avoir démérité, tout au contraire, mais les communistes ont vu s’écrouler leur foi dans la faillite et la honte et les socialistes grandir la révolte contre les charges sociales et l’impôt, le libéralisme triompher, l’Etat reculer. Alors, socialiste ou communiste, la gauche n’ose plus pprétendre à inventer l’avenir. Elle gère, plus socialement peut-être que la droite, mais se contente de gérer au mieux alors que nos sociétés attendraient d’elle qu’elle dise comment faire pour arrêter le délitement des services publics, en finir avec la dictature du taux de profit, pour empêcher que des entreprises ne licencient au seul motif que leurs actionnaires demandent encore plus de bénéfices. Le rôle de la gauche serait d’expliquer comment la jungle pourrait ne pas régner sur ce nouveau siècle mais elle n’a pas le courage de dire que le rapport de forces entre le travail et le capital s’est inversé, que le capital est roi car il s’est internationalisé dans un monde où les Etats en sont restés à leurs frontières nationales, que le seul moyen de recréer une puissance publique pesant face à l’argent est de donner à l’Etat une dimension continentale, européenne, non pas pour en revenir au Trop-d’Etat mais pour réinventer l’Etat-arbitre, la notion de service public et l’égalité des chances. Ce n’est pas que la gauche doive redevenir ce qu’elle fut. C’est qu’elle doit réinventer l’utopie, rouvrir l’horizon.

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