Le « non » est fort. Majoritaire à treize jours du référendum, il est si fort que le plus probable, à ce stade, est que les Français rejettent, le 29 mai, la ratification de ce Traité. Si tel était bien le cas, ce sont les voix de gauche qui auraient alors fait triompher le « non ». Ce sont les voix de l’électorat socialiste qui auraient manqué au « oui » mais pourquoi l’Europe divise-t-elle aujourd’hui tant la gauche alors qu’elle fut si longtemps sa grande cause ? La raison en est que la gauche ment depuis trop d’années à ses électeurs. Pas de malentendu ! Ce n’est pas qu’elle travestisse la vérité, qu’elle trompe délibérément ceux qui votent pour elle et lui font confiance. C’est qu’elle mente par omission, par crainte de dire, haut et fort, que, partout dans le monde, en France comme ailleurs, le rapport de force entre le Capital et le Travail s’est tellement inversé depuis trente ans que l’Etat-nation, même un Etat de la taille et du poids de la France, ne peut plus grand-chose face à l’argent. C’est dur à entendre pour des électeurs qui placent leurs espoirs dans la victoire d’une majorité de gauche. C’est encore plus dur à dire pour des partis de gauche qui briguent le pouvoir car si les gouvernements ne peuvent plus guère peser, n’ont plus qu’un pouvoir limité, si « l’Etat ne peut pas tout » comme l’avait dit Lionel Jospin dans un moment de vérité qui lui a tant coûté, comment mobiliser les voix nécessaires à une majorité et pourquoi, surtout, aller voter ? Cette vérité, la gauche n’a, donc, jamais vraiment osé la dire mais les faits sont là. Depuis trente ans, les rangs des cols bleus ont fondu, réduits par une évolution technologique qui a mis à bas les forteresses ouvrières, ces grandes usines dont l’arrêt pouvait paralyser l’économie et qui imposaient les rapports de force sociaux. Depuis trente ans, les pays producteurs de pétrole se sont affranchis de leurs clients, les pays riches, les nôtres, et leur imposent leurs conditions, à leur tour. Depuis trente ans, depuis le premier choc pétrolier de 1974, d’immenses pays sont sortis de leur sous-développement industriel et la réduction des distances a achevé d’en faire de redoutables concurrents auxquels nous ne pouvons pas fermer nos marchés sans risquer qu’ils ne nous ferment les leurs, ne nous achètent plus d’Airbus ou de centrales nucléaires car nous n’achèterions plus leurs textiles ou leur électro-ménager. Depuis trente ans, la mondialisation de l’économie, cette réduction du monde à un seul marché, a totalement modifié les rapports entre salariés et entreprises et l’Etat-nation n’y peut pas beaucoup plus qu’un gendarme face à un tremblement de terre. Pour peser, un Etat doit avoir, ou acquérir, la taille de la Chine ou des Etats-Unis. C’est pour cela que la gauche européenne est européenne, pour pouvoir, à la fois, sauver les emplois et restaurer un rapport de force mais, faute d’avoir suffisamment osé le dire, faute d’avoir assez clairement expliqué qu’une longue bataille continentale était à reprendre et gagner, elle trouve maintenant en face d’elle des électeurs, les siens, qui se demandent pourquoi ajouter un nouveau changement à tant d’autres qui ont déjà tant coûté. La réponse est simple : parce que, faute d’unité européenne, nous perdons tout et devenons les grands perdants de ce siècle. La réponse est simple, mais elle peine à passer.

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