Vladimir Poutine avait su les en dissuader. En jetant en prison, il y a huit ans déjà, l’homme le plus riche de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, auquel il avait fait confisquer sa compagnie pétrolière après qu’il eut montré des velléités oppositionnelles, il avait fait comprendre aux grandes fortunes du pays qu’elles devaient s’occuper de leurs affaires et, en aucun cas, de politique. Pour plus de clarté encore, quelques autres « oligarches », comme on dit à Moscou, avaient été poussés à l’exil et l’argent se gardait depuis d’intervenir en politique. C’était devenu une règle. Elle semblait intangible mais elle a été rompue, hier, par Mikhaïl Prokhorov, homme qui a accumulé près de 23 milliards de dollars dans les matières premières, la deuxième de Russie. Jusqu’alors très discret, Mikhaïl Prokhorov a soudainement déclaré qu'il souhaitait prendre la tête d’un petit parti sans représentation parlementaire, Juste Cause, qui milite en faveur de la réélection de Dmitri Medvedev à la tête de l’Etat, au printemps prochain. Cette annonce intervient moins d’une semaine après que Vladimir Poutine se fut, pour sa part, lancé sans le dire dans la campagne présidentielle en transformant son parti, Russie unie, en un Front populaire ouvert aux associations, ONG et syndicats voulant le rejoindre. Toujours considéré comme l’homme fort du pays, le Premier ministre et ancien président s’était ainsi doté de l’instrument nécessaire à une candidature qu’il n’a jamais exclue. Il avait pris de court Dmitri Medvedev qui, devant le fait accompli, s'était contenté de déclarer, jeudi dernier, que ce Front populaire constituait une « alliance préélectorale » qui serait suivie de la création « d’autres alliances » afin qu’une « nécessaire concurrence » soit respectée. Renforcé par l’argent de Mikhaïl Prokhorov, Juste Cause devrait devenir cette autre alliance et soutenir une candidature de Dmitri Medvedev. Il serait étonnant que Vladimir Poutine ne réagisse pas à ce défi. Homme des services secrets, il aurait bien des moyens de le faire mais il se confirme, jour après jour, que ces deux hommes sont partis pour une compétition frontale alors que l’actuel président passait pour une simple marionnette de son prédécesseur, uniquement chargée de lui chauffer la place pendant un intermède imposé par la Constitution qui interdit de briguer plus de deux mandats consécutifs. Peut-être était-ce le deal de départ mais, sitôt entré au Kremlin, Dmitri Medvedev, un juriste arrivé à l’âge adulte après le communisme, s’était systématiquement posé en défenseur de l’Etat de droit, de l’indépendance de la Justice et d’un rapprochement avec l’Occident. Au fil de ses discours, il s’est fait l’homme des nouvelles classes moyennes urbaines aspirant à plus démocratie et, surtout, des grandes fortunes qui voudraient pouvoir se protéger de la corruption et de l’arbitraire du pouvoir politique. Dmitri Medvedev n’incarne plus la même chose que Vladimir Poutine. Il n’est donc pas illogique qu’une grande fortune veuille aujourd’hui l’épauler mais la bataille, hautement incertaine, n’en est qu’à ses débuts.

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