Un Syrien a porté plainte à Moscou contre un citoyen russe, pour la mort de son frère, atrocement torturé en 2017 en Syrie par des membres de la société militaire privée russe Wagner, le bras armé officieux du Kremlin. C’est une première symbolique.

Gardes russes devant le Kremlin à Moscou : mais derrière la façade, une armée privée, le groupe Wagner, envoie ses mercenaires en Syrie, Libye ou Centrafrique, au gré des intérêts du Kremlin.
Gardes russes devant le Kremlin à Moscou : mais derrière la façade, une armée privée, le groupe Wagner, envoie ses mercenaires en Syrie, Libye ou Centrafrique, au gré des intérêts du Kremlin. © AFP / Kirill KUDRYAVTSEV / AFP

C’est une démarche sans espoir, mais symboliquement forte. Une plainte a été déposée ces derniers jours à Moscou, visant indirectement l’un des hommes les plus puissants dans l’entourage de Vladimir Poutine, Evgueni Prigojine.

Et c’est un Syrien, dont le frère a trouvé la mort dans d’atroces conditions dans son pays en 2017, qui mène cette démarche sans précédent devant la justice russe, soutenu par plusieurs organisations de défense des droits de l’homme, syriennes et internationales, ainsi que par le Centre Mémorial fondé en Russie par le prix Nobel Andreï Sakharov à la fin de l’ère soviétique.

La raison pour laquelle cette plainte est déposée à Moscou est qu’elle vise un citoyen russe, Stanislav Dychko, identifié sur une vidéo terrible : on y voit la victime, un déserteur de l’armée syrienne de Bachar el-Assad, torturé, décapité, immolé. Le groupe de six combattants russes qui commet ces actes est issu de la Société militaire privée russe Wagner. Seul Dychko est visé par la plainte pour en limiter la portée et éviter ainsi qu’elle soit facilement repoussée par la justice russe.

Wagner, c’est ce qui rend cette plainte fascinante. Wagner n’existe pas car la loi russe interdit les armées privées. Et pourtant, Wagner existe bel et bien, envoyant ses combattants -ses mercenaires devrait-on dire-, se battre en Ukraine, en Syrie, en Libye, en Centrafrique ou au Mozambique.

Mais comme Wagner n’a pas d’existence légale, il n’y a pas d’implication directe du Kremlin, même si tout ça est un secret de polichinelle. En droit, on appelle ça le « déni plausible ».

Dans les faits, Wagner est le bras armé officieux du Kremlin, envoyé par exemple du côté du maréchal Haftar dans la guerre civile libyenne, ou, de plus en plus, en Afrique sub-saharienne où la Russie tente d’étendre son influence.

Les hommes de Wagner sont ainsi fortement soupçonnés d’être derrière l’assassinat, en 2018, de trois journalistes d’investigation russes en République centrafricaine. Les trois hommes enquêtaient sur les intérêts miniers du patron de Wagner, Evgueni Prigojine. Leurs agresseurs n’ont jamais été retrouvés.

La plainte n’a évidemment aucune chance d’aboutir, car on parle ici d’hommes puissants en Russie. Evgueni Prigojine est originaire, comme Poutine, de Saint Petersbourg, où il tenait un restaurant dans lequel Poutine a emmené dîner Jacques Chirac et George Bush père !

Aujourd’hui, il est un homme de l’ombre, déplaçant ses mercenaires au gré des intérêts du Kremlin et de contrats juteux. Ca lui vaut notamment d’être sur la liste des personnalités visées par des sanctions européennes pour avoir violé l’embargo en Libye.

La Russie n’est pas la seule à employer des armées privées. On se souvient de Blackwater, liée aux néo-conservateurs aux États-Unis, à l’origine de plusieurs bavures en Irak, provoquant la rupture du contrat. Au Mozambique, où Wagner a subi de lourdes pertes, ce sont des privés sud-africains qui ont remplacé les Russes.

En 1974, le romancier britannique Frédéric Forsyth avait décrit ce phénomène des mercenaires dans les guerres africaines, dans son roman « les chiens de guerre ». En 2021, le métier s’est professionnalisé : on appelle ça des Sociétés militaires privées.

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