Il était si petit qu’on se tassait devant lui, gêné d’avoir avoir à se pencher pour lui parler. Il était si petit qu’on ne remarquait d’abord pas son visage mais, sitôt qu’il s’était assis, on ne voyait plus qu’une mâchoire taillée au couteau, un regard de feu, cette détermination qui l’anima toute sa vie. Mort, hier, à l’âge de 94 ans, Milton Friedman, Prix Nobel d’économie et père de l’école de Chicago, aura été le pape du libéralisme, un homme qui a autant marqué notre époque par le monétarisme et la dérégulation que Keynes avait marqué l’entre deux guerres puis la Libération en inspirant le New Deal, la social-démocratie et l’Etat providence – la protection sociale en un mot. Pour lui, l’ennemi, c’était l’Etat, l’impôt qui tuerait l’impôt en freinant la croissance et, surtout, les aides sociales qui installeraient les pauvres dans la pauvreté en les privant, disait-il, de l’incitation à s’en sortir. Totalement convaincu de cela, il avait réponse à tout et en juillet dernier, alors que je lui disais, à San Francisco, « mais enfin, tout de même, comme Européen, je suis heureux d’avoir une sécurité sociale, une retraite assurée, des écoles pour mes enfants… », il m’avait rétorqué du tac au tac, et le plus sérieusement du monde : « C’est parce que vous ne savez pas comme vous seriez plus heureux sans tout cela ». « Mais, non ! Pas du tout… - Mais si ! », me dit-il alors en m’expliquant tout feu tout flamme que l’école publique, gérée et financée par l’Etat, devient fatalement faite pour les enseignants et non plus pour les élèves, qu’un bon enseignement ne peut être assuré que par la concurrence et que c’est à chacun d’assurer sa retraite et sa couverture médicale en pleine responsabilité d’individu libre. Il était difficile de discuter avec cet homme impérieux qui fut le conseiller, l’inspirateur, de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. On ne pouvait que l’écouter pour tenter de comprendre la logique d’une pensée mais pourquoi ses idées, le libéralisme, l’idée que le marché peut et doit tout régler, se sont-elles tellement imposées dans le monde ? La réponse, une réponse à ne jamais oublier, est que les classes moyennes occidentales, après avoir été affirmées par l’impôt et le redistribution sociale, sont entrées en révolte, dans les années 70, contre la pression fiscale, qu’elles ont alors glissé à droite et cela à un moment où l’allongement de la durée de la vie, les progrès de la médecine et la concurrence des pays émergeants ébranlaient les fondements mêmes de l’Etat Providence en ébranlant tous les systèmes de protection. C’est la conjonction de ces deux réalités qui a remis à la mode les idées libérales en les faisant passer pour révolutionnaires. Milton Friedman et mort mais tant que les idées de solidarité sociale et d’Etat arbitre ne sauront pas répondre à ces défis, tant que l’idée de progrès n’aura pas su se réinventer, le libéralisme aura de beaux jours devant lui.

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