Cet adjectif, Kofi Annan ne l’avait jamais employé jusqu’à présent. Jusqu’à cette interview, accordée avant-hier à la BBC, le secrétaire-général des Nations-Unies se contentait de dire que l’intervention américaine en Irak ne s’était pas faite « en conformité avec la charte de l’Onu ». Cela revenait à dire « illégale » mais ce n’était pas dit alors que ça l’est maintenant et la question qui se pose est de savoir pourquoi le secrétaire-général a franchi ce pas. Il s’y est décidé - la date n’est pas indifférente - au lendemain de ce mardi noir qui avait fait plus de 70 morts et de 140 blessés en Irak. Il ne savait pas encore, au moment où le magnétophone tournait, que l’enlèvement, hier, de deux Américains et d’un Britannique allait encore allonger la liste des otages irakiens mais il sait, en revanche, comme tous les gouvernements des grands pays, que les troupes américaines contrôlent de moins en moins la situation, que l’Irak ne plonge pas seulement dans le sang mais dans une totale anarchie, que l’aventure américaine, en un mot, tourne à la débâcle. Si les travaillistes australiens remportent, et c’est très possible, les élections du 9 octobre, un nouveau pays de la coalition devrait, de surcroît, retirer ses troupes comme l’Espagne l’avait fait au printemps. Cette débâcle politico-militaire deviendrait alors diplomatique car 70% des Polonais souhaitent désormais le rappel de leurs forces et que leurs dirigeants ont, visiblement, des secondes pensées. L’affaire tourne si mal pour les Etats-Unis, et pour le monde avec eux, que l’hypothèse d’un retrait américain après les élections du 2 novembre n’est plus jugée invraisemblable. Elle est devenue hypothèse de travail dans bien des capitales. Francis Fukuyama, la tête pensante de la droite américaine, la présente même - on le relevait avant-hier dans cette chronique - comme une quasi certitude et Kofi Annan n’ignore pas que les regards, dans tous les cas de figure, vont bientôt se tourner vers lui. Alors il veut que les choses soient claires. Si l’Onu est appelée à la rescousse après avoir été vilipendée et humiliée, si on lui demande de mobiliser la communauté internationale pour tenter de réparer les pots cassés, il veut que personne ne puisse oublier que cette guerre s’est faite contre les Nations-Unies et que les Etats-Unis et le Royaume-Uni s’étaient abstenus de demander le feu vert du Conseil de sécurité car ils savaient qu’ils ne l’obtiendraient pas. Kofi Annan connaît le poids des mots. S’il a pris le risque, à quelques jours de l’Assemblée générale des Nations-Unies et en pleine campagne électorale américaine, d’utiliser ce qualificatif d’« illégal », c’est qu’un tournant s’annonce. Suivi par tous les gouvernements de la coalition, Georges Bush a aussitôt protesté mais John Kerry, son adversaire démocrate a lui aussi senti qu’il était temps d’appeler un chat un chat. Il tire maintenant à vue sur le Président sortant. « Il ne vous dit pas, martèle-t-il, que chaque jour qui passe en Irak amène davantage de chaos » et l’avantage pris dans les sondages par Georges Bush est aujourd’hui perdu. Les deux candidats sont à nouveau côte à côte.

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