Il y a un an, la France ne s’est pas reconnue. La gauche éliminée au premier tour, l’extrême-droite qualifiée pour le second, cela ne lui ressemblait en rien et on l’a bien vu lorsque quatre Français sur cinq, toutes divergences politiques oubliées, ont voté pour Jacques Chirac, comme un seul homme. Au second tour, non seulement la France a barré la route à Jean-Marie Le Pen mais elle l’a fait massivement, unanimement, pour bien se montrer et montrer au monde qu’elle n’avait rien à voir avec le Front national. Alors, question, que s’était-il passé, le 21 avril ? L’extrême-droite, c’est un fait, avait progressé mais de quelques points seulement. Ce n’est pas Jean-Marie Le Pen qui avait gagné. C’est la gauche qui avait perdu, non pas perdu parce qu’elle s’était divisée mais qui s’était divisée car elle n’était plus en prise avec le pays, que le Parti socialiste, sa locomotive, ne convainquait plus et que la gauche se cherchait dans la multiplicité des candidatures qui s’était ensuivie. Le 21 avril est, avant tout, un moment de crise d’identité de la gauche, d’une gauche humiliée en France comme elle ne l’a été nulle part ailleurs mais, qui partout ailleurs, fait aussi pâle figure ou presque. En Allemagne, Gerhard Schröder est au plus bas dans les sondages car ses propositions de réduction de la couverture chômage dressent contre lui les syndicats et les électeurs socialistes. En Grande-Bretagne, Tony Blair plaît plus à la droite qu’à la gauche. En Espagne, la gauche ne reprend des couleurs que grâce au rejet de l’alignement de José-Maria Aznar sur les Etats-Unis. C’est dans l’Europe entière que la gauche est mal en point – sans parler des Etats-Unis où les Démocrates sont défaits. Partout, la gauche perd son attrait et ses voix parce qu’elle n’ose pas parler vrai. Elle est le parti de la protection et des avantages sociaux, mais l’ouverture des frontières, le retour des anciens pays communistes dans l’économie mondiale et le décollage industriel de grands pays pauvres, ont crée un nouveau monde. Dans l’économie mondialisée, les pays développés, les nôtres, sont en concurrence avec des pays sans protection sociale, sans aucun droit du travail et où les salaires sont si bas que les prix de revient ferment nos usines. Un jour, cela nous profitera. Cela nous profite déjà car ces pays, parallèlement, commencent à pouvoir importer de la haute-technologie mais, pour l’heure, la pression sur les salaires est si formidable que les salariés n’ont plus les moyens de se défendre et que la gauche ne peut plus défendre les avantages acquis, moins encore les étendre. C’est la réalité du moment. Elle est implacable mais au lieu de le dire, d’expliquer que le rapport de forces oblige à réduire la protection sociale, à l’aménager avant qu’elle ne soit détruite, à sacrifier le secondaire pour sauver l’essentiel, au lieu d’expliquer qu’il faut fédérer l’Europe pour imposer des normes sociales et recréer un rapport de forces avec l’argent, la gauche se tait. La gauche fait le gros dos, se divise, rêve du passé pour ne pas voir le présent et recule, faute de penser l’avenir. La gauche hésite entre un intenable statu-quo et le ralliement au libéralisme, entre deux formes de suicide, et le paie. Il y a une exception, la Suède, où elle est en pleine forme, où syndicalistes et sociaux-démocrates gouvernent main dans la main pour résister, ensemble, aux pressions libérales contre la protection sociale, où la gauche sait faire la part du feu, et le dit, pour sauver l’essentiel mais à part l’exception suédoise ?

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.