La France est désormais happée par la crise haïtienne. Elle l’est d’abord car ce pays, l’un des plus pauvres du monde, fut une colonie française avant de devenir, en 1804, la première République noire des Amériques, que le français y est toujours la langue des élites et de la culture et qu’Haïti continue de regarder vers la France avec laquelle ses liens ont survécu à deux siècles d’indépendance. Déchirée par la misère et la corruption, en proie maintenant à l’anarchie, Haïti se tourne donc vers la France mais, dans cette crise, elle n’est pas la seule à le faire. D’autres pays, nombreux, pressent Paris d’agir, non pas d’envoyer des troupes, du jour au lendemain, mais d’être le moteur d’une action de sauvetage international, de proposer le cadre et les idées grâce auxquels le monde pourrait épargner à ce peuple de nouveaux malheurs, plus grands encore. L’Afrique du Sud est l’un des ces pays car le géant du continent africain, la patrie de Mandela et de la victoire sur l’apartheid, se sent solidaire de cette autre patrie de l’émancipation noire qu’est Haïti, terre d’une révolte victorieuse d’esclaves devenus citoyens libres. Le Mexique voudrait aussi que la France initie une mobilisation des bonnes volontés car la mer des caraïbes prolonge le golfe qui le baigne et que les Mexicains se disent que l’anarchie peut être contagieuse. Le Brésil pousse également Paris à bouger car cet autre géant, celui de l’Amérique latine, souhaite s’affirmer sur son continent, en devenir le pôle d’arrimage, et qu’il ne peut donc pas se désintéresser des Haïtiens. Les pays caraïbes, les îles immédiatement voisines d’Haïti, souhaitent aussi que la France agisse et il n’est pas jusqu’au Canada, première terre d’émigration des Haïtiens, qui n’attendent pas là quelque chose de la France. Très bien, mais pourquoi la France ? Eh bien pas seulement parce qu’elle a possédé Haïti jusqu’en 1804. Cela compte, et beaucoup, mais en fait moins que le présent car qui, si ce n’est la France ? Les Etats-Unis bien sûr, qui ont une longue histoire d’interventions à Haïti et dans toute la région mais, outre qu’ils ont bien d’autres soucis et ne sont pas partants en l’affaire, outre qu’on ne peut guère compter là sur eux, aucun de ces pays, particulièrement pas ceux des Amériques, ne souhaite que cette crise ne donne à Washington une nouvelle occasion de jouer les gendarmes continentaux. Alors si ce n’est pas les Etats-Unis, c’est la France, responsabilités historiques, siège au Conseil de sécurité, voix dans le monde et pays qui avait pris la tête, surtout, l’année dernière, de l’opposition à l’intervention unilatérale des Etats-Unis en Irak. Un message est aujourd’hui adressé à la France. Si vous êtes conséquente avec vous-même, lui est-il dit, agissez ! Pesez ! Ne regardez pas ailleurs ! Mettez en pratique vos idées de multilatéralisme et de sécurité collective - faîtes donner aux Etats de la région un mandat de l’Onu pour tenter une médiation politique entre l’opposition et le Président haïtiens et, le cas échéant, s’interposer. Dans cette crise, la France est mise au défi de faire ce qu’elle dit. Elle l’est par des pays qui l’avaient suivie dans la crise irakienne.

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