L’homme qui avait le plus contribué à la chute du communisme, Jacek Kuron, mort, hier, à Varsovie, à l’âge de soixante-dix ans, était un communiste. Il l’avait du moins été, dans sa jeunesse, mais qu’est-ce qu’était un communiste dans le monde communiste de l’immédiat après-guerre, sous Staline, quand la terreur régnait encore ? Un salaud, se dit-on aujourd’hui, et il n’en manquait en effet pas dans les rangs des partis au pouvoir. Il y avait ceux qui étaient devenus communistes avant guerre ou durant la résistance au nazisme, par souci de justice sociale ou haine de la barbarie, qui avaient été des idéalistes mais que la foi avait aveuglé au point d’en faire de froids instruments du totalitarisme, les inquisiteurs du XX° siècle. Il y avait l’énorme masse des opportunistes, de ces lâches qui préfèrent toujours le pouvoir au courage et puis il y avait des Kuron, peu nombreux mais il y en avait, des utopistes qui croyaient à la société sans classes, à la justice et au bonheur terrestres, de vrais croyants comme il y eut, sous l’Inquisition, de vrais chrétiens que les prisons ne faisaient pas renier l’Evangile. Né dans une famille de gauche, Kuron était de ceux-là, la nuque raide et l’héroïsme naturel, la contestation faite homme. Toujours à porter la bonne parole, il disait si bien ce qu’il pensait qu’il est exclu, à vingt ans à peine, des jeunesses du parti et rédige, en 1964, avec son ami Karol Modzelewski, un autre Juste, une Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié de Pologne, le PC, qui leur vaut trois ans de prison. Cette lettre, c’est le texte fondateur de la dissidence de gauche, un manifeste démocratique qui sera la Bible d’une génération, et pas seulement en Pologne. Dès 68, car il y eut un 68 à l’Est, l’appartement de Kuron devient une ruche oppositionnelle, constamment surveillée, écoutée, perquisitionnée. Kuron est un état-major à lui seul, entouré de jeunes militants que sa flamme et son humour fascinent et c’est avec eux, dix personnes au départ, qu’il fonde, en 1976, le Comité de défense des ouvriers, le KOR, pour obtenir la libération d’ouvriers emprisonnés l’année précédente, après les émeutes de Radom et Ursus. Il gagnera. Le KOR obtiendra leur libération et c’est dans cette bataille, inouïe, perdue d’avance mais victorieuse, que naîtront les réseaux ouvriers autour desquels se formera Solidarité, premier syndicat libre du bloc soviétique, dix millions de membres dont la levée fera tomber, neuf ans plus tard, le Mur de Berlin. Dans ce tremblement de terre, Jacek Kuron devient ministre du Travail du premier gouvernement de la démocratie, un improbable ministre en jean qui défend passionnément la désétatisation de l’économie avant de se retirer quand il voit que cette « thérapie de choc » ouvre la voie à de violents inégalités, que la justice sociale n’est pas la première préoccupation du libéralisme triomphant. Malade depuis de longues années, profondément triste mais cherchant toujours, jusque dans son lit d’hôpital, les chemins d’une société plus juste, Kuron était resté immensément populaire, le seul homme politique que toute la Pologne respectait encore. Si je peux le dire, c’était un ami, très proche et très cher.

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