Pourquoi y a-t-il deux pouvoirs, clérical et républicain, en Iran ? Maintenant que ce pays est au cœur de l’actualité internationale, c’est l’une des questions qu’on entend le plus souvent poser et il faut remonter, pour y répondre, aux origines de la révolution iranienne, il y a trente ans, en 1979. Suscitée par un total rejet du Chah et de son absolutisme, à la fois par la terreur que faisait régner sa police secrète, par la brutalité avec laquelle il avait voulu occidentaliser l’Iran et par la violence de l’écart entre riches et pauvres, cette révolution fut, d’abord, pluraliste. Les communistes y avaient pris part aux côtés d’une bourgeoisie nationale qui n’oubliait pas comment les Etats-Unis avaient orchestré, en 1953, le renversement d’un Premier ministre, Mohammad Mossadeq, coupable d’avoir nationalisé le pétrole. Toutes les couches sociales et tous les courants politiques étaient alors dans les rues, avec le soutien du clergé et de la paysannerie qui ne supportaient pas, pour leur part, le piétinement des traditions au nom de la modernité dont se réclamait le Chah. Ce fut une révolution nationale mais qui fut bien vite confisquée par le clergé, la plus cohérente, la plus puissante, la plus hiérarchisée des forces en mouvement qui bénéficiait, de surcroît, du prestige de l’ayatollah Khomeiny, opposant de longue date dont le triomphal retour d’exil signa la fin du régime impérial. Dans cette révolution, il y avait deux composantes, démocratique et cléricale, et les institutions de la République islamique ont intégré cette dualité avec une République, ses élections, son président, ses députés, et un autre pouvoir, au dessus d’elle, celui du clergé, la théocratie, avec son Guide suprême, patron des forces armées, de l’appareil judiciaire et de la télévision, et toute une série d’instance chargée de canaliser la démocratie, de veiller à sa conformité religieuse et d’agréer, ou non, les candidats aux fonctions républicaines. La chose à bien comprendre aujourd’hui est que, pas plus que les curés, les pasteurs ou les rabbins, le clergé chiite ne constitue pour autant pas un bloc politique. Il est traversé de toutes sortes de courants, politiques et religieux, et ses plus hauts dignitaires se déchirent, désormais ouvertement, entre ceux qui ne veulent rien céder, ni de leur pouvoir ni sur la rigueur de la foi, et ceux qui comprennent que c’est la religion qui va se perdre dans l’exercice du pouvoir, qu’elle devient impopulaire et qu’on ne peut plus imposer, par la loi, ses commandements à une société jeune, urbanisée, éduquée et aspirant à la liberté. Forcément agréés par la théocratie, les quatre candidats à la présidentielle reflétaient, peu ou prou, ces différents courants du clergé et la deuxième nouveauté de cette crise est qu’en acceptant la falsification des résultats, le Guide suprême a non seulement rompu l’équilibre constitutionnel entre la République et la théocratie mais également commis un coup de force contre d’autres dignitaires religieux et le fonctionnement même de l’appareil clérical. C’est aussi là, voire surtout, pas seulement dans ces gigantesques manifestations qui ne faiblissent pas, qu’est la profondeur de cette crise - de cette réplique, trente ans plus tard, d’une révolution confisquée et inachevée.

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