Formellement, ces pays sont encore en guerre. Non seulement Iraniens et Irakiens n’ont toujours pas signé de Traite de paix mettant fin au conflit qui les a opposés, huit ans durant, dans les années quatre-vingt, mais le culte des « martyrs » tombés dans cette guerre sans pitié reste omniprésent à Téhéran où le régime islamique continue d’en faire une arme intérieure. Hier, pourtant, le ministre iranien des Affaires étrangères, Kamal Kharazi, était à Bagdad, où il a été reçu avec une chaleur appuyée. C’est un Iranien, soulignaient à l’envie les dirigeants irakiens, qui aura été le premier représentant d’un pays musulman à se rendre à Bagdad depuis les élections de janvier et cette réalité est, en effet, frappante. Tout rapproche aujourd’hui ces deux pays alors même que l’Irak est dans une totale dépendance des Etats-Unis et que l’Iran est dénoncé à Washington comme l’un des pays de l’axe du mal, en voie qui plus est, de se doter d’armes atomiques. Rien n’est plus paradoxal que ce rapprochement mais, alors que l’Iran ne peut que se féliciter des changements en cours à Bagdad, tous les autres régimes de la région en sont inquiets. L’Arabie saoudite, craint que la montée en puissances des chiites irakiens ne donne des idées à ses propres chiites, traités en citoyens de seconde zone comme ils l’étaient dans l’Irak de Saddam Hussein. La Syrie ne sait que trop que, si les Etats-Unis parvenaient à stabiliser l’Irak, leur premier objectif serait de pousser les feux du changement à Damas. La Turquie s’inquiète de la consolidation de l’autonomie des Kurdes irakiens car les revendications, politiques et culturelles, de ses propres Kurdes pourraient en être relancées. L’Egypte ne sait plus ce qui serait le plus dangereux pour elle, une poursuite des violences en Irak qui pourrait alimenter le terrorisme sur son territoire ou leur apaisement qui pourrait miner son statu quo et ouvrir les portes du pouvoir aux Frères musulmans qui attendent tranquillement leur heure. A l’inverse, sans rien avoir demandé, sans avoir rien eu à payer en échange, les Iraniens se sont vus débarrasser par les Etats-Unis, d’un coup, en quatre ans, des Talibans afghans avec lesquels ils étaient dans les plus mauvais termes possibles et de Saddam Hussein, leur plus grand ennemi de la région. Non seulement la guerre d’Irak a été, pour l’Iran, une divine surprise venue consolider sa sécurité mais elle a mis la majorité chiite aux commandes à Bagdad, virtuellement fait de l’Irak une autre puissance chiite avec laquelle les Iraniens à 90% chiites peuvent espérer renverser un rapport de force régional qui a toujours été favorable aux sunnites. Mieux encore, les énormes difficultés que rencontrent les Américains en Irak, leur rendent l’Iran indispensable car, sans l’appui de Téhéran, le nouveau pouvoir irakien aurait encore moins de possibilités de s’enraciner et normaliser la situation. Tournant prôné par les plus audacieux des stratèges américains, c’est l’option, lointaine mais plausible, d’un grand deal entre l’Iran et les Etats-Unis qui se testait, hier, à Bagdad.

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