De Washington à Moscou, de Londres à Paris en passant par le secrétariat général de l’Onu, l’embarras est le même. Devant le compromis que le Brésil et la Turquie ont scellé, hier matin, avec l’Iran sur le dossier nucléaire, les grandes puissances se sentent à la fois flouées, mises en échec et humiliés pour trois raisons. La première est qu’il y a tromperie sur la marchandise. En octobre dernier, l’Iran possédait 1500 kilos d’uranium faiblement enrichi et lorsqu’il avait accepté d’en confier 1200 kilos à la Russie qui les aurait enrichis à 20% avant qu’ils ne soient conditionnés en France pour un usage exclusivement civil et ne lui soient, ensuite, restitués sous cette forme, c’est ainsi de la majeure partie de son stock qu’il avait, apparemment, envisagé de se dessaisir. Pour au temps au moins, l’Iran semblait, alors, avoir renoncé aux moyens de se doter de la bombe. Les choses avaient vraiment bougé jusqu’à ce que le régime iranien ne se dédise mais c’est, aujourd’hui, de 2400 kilos d’uranium faiblement enrichi dont il dispose et cela change tout, absolument tout. En acceptant, maintenant, ce qu’il avait fini par refuser à l’automne, en s’engageant devant le président brésilien et le Premier ministre turc à procéder, en Turquie, à l’échange conçu en octobre, ce n’est plus la quasi-totalité de son stock que l’Iran neutraliserait à des fins exclusivement civiles mais la moitié seulement, 1200 kilos sur 2400. Non seulement ce n’est plus une renonciation à ses ambitions nucléaires mais, sitôt signé cet accord avec le Brésil et la Turquie, l’Iran a fait officiellement savoir qu’il entendait poursuivre les opérations d’enrichissement à 20% qu’il a entamées au début de l’année. On n’en est plus du tout à la mesure de confiance entrevue en octobre et l’accord d’hier, de surcroît, compliquera singulièrement l’adoption de nouvelles sanctions par le Conseil de sécurité puisque le Brésil et la Turquie y siègent en ce moment, qu’ils y ont une grande influence et qu’ils estiment, l’un et l’autre, qu’aucune sanction n’est plus nécessaire après l’accord auquel ils sont parvenus. Ce n’est pas du tout l’avis des grandes puissances, Occidentaux et Russie au moins car la Chine reste silencieuse, mais elles ne peuvent ni ne veulent s’opposer frontalement au Brésil et à la Turquie qui peuvent les bloquer au Conseil et préfèrent, donc, laisser décanter les choses, laisser apparaître la tromperie sur la marchandise, pour pouvoir, ensuite, reprendre la main. En privé, leurs diplomates ne cachent guère leur colère. En public, ils restent mesurés mais, au-delà même de ce dossier iranien, c’est un coup de massue que les grandes puissances viennent de prendre car c’est la première fois que des pays comme le Brésil et la Turquie, des puissances émergentes mais qui n’ont pas la taille de l’Inde ou de la Chine, s’imposent en acteur décisifs de la scène diplomatique. On savait que le monopole occidental sur les affaires du monde était révolu mais l’épisode d’hier fera date car ce n’est plus seulement le poids économique de l’Occident qui est relativisé mais également sa prépondérance diplomatique. Beaucoup plus qu’un embarras, c’est un coup de tonnerre qui ne marque rien de moins qu’un changement d’époque.

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