La rumeur court, enfle. Les démentis ne font que l’amplifier en la nourrissant mais peut-on y accorder le moindre crédit ? Dans l’absolu, oui, bien sûr, puisque l’empoisonnement est une technique d’élimination politique aisée, discrète, pratiquée depuis la nuit des temps et que beaucoup de services secrets, donc les services israéliens, maîtrisent parfaitement bien. Techniquement parlant, un empoisonnement de Yasser Arafat aurait été parfaitement plausible. Il est, en théorie, d’autant plus facilement imaginable que la liste des ennemis du défunt Président palestinien était longue mais qui, là, dans les circonstances de ces derniers mois, aurait eu intérêt à ce meurtre ? Les relations de Yasser Arafat avec les dirigeants arabes en place n’étaient plus assez conflictuelles pour qu’un seul d’entre eux ait voulu l’éliminer. Les luttes inter-palestiniennes n’avaient plus, depuis longtemps, la vivacité qu’elles ont eue et quant à l’accusé que désigne cette rumeur devenue certitude dans le monde arabe, quant à Ariel Sharon, la mort de Yasser Arafat constitue, pour lui, la plus totale des catastrophes politiques. Vivant mais encerclé dans les ruines de son palais et définitivement récusé par les Etats-Unis, Yasser Arafat permettait à Ariel Sharon d’affirmer qu’il n’avait pas d’interlocuteur avec lequel négocier, qu’il souscrivait à la Feuille de route, le plan de paix de l’Onu, des Etats-Unis, de l’Europe et de la Russie, mais que, malheureusement, on ne pouvait pas la mettre en œuvre puisqu’on ne saurait, martelait-il, négocier avec un terroriste, adepte du double langage. Pour Ariel Sharon, c’était là une situation rêvée qui allait lui permettre, pensait-il, d’évacuer unilatéralement Gaza puis une partie de la Cisjordanie, de dessiner ainsi seul les frontières d’un Etat palestinien éclaté et réduit à une peau de chagrin et de décréter, ensuite, le problème réglé. Les choses n’étaient en fait pas aussi simples. Avec l’évacuation de Gaza, Ariel Sharon rouvrait, comme le lui reprochait sa droite, une dynamique de partage qui n’était pas forcément aussi maîtrisable qu’il l’espérait. C’est pour cela que l’Europe et les partisans d’un vrai règlement soutenait ce plan comme une première étape que d’autres devaient suivre mais, Arafat vivant, Ariel Sharon était en position de force alors que la mort de son ennemi l’affaiblit puisqu’il n’a plus, et les Etats-Unis non plus, de prétexte pour ne pas négocier. Politiquement parlant, l’hypothèse d’un empoisonnement par les services israéliens ne tient pas la route mais, si la rumeur enfle, c’est, d’abord, que la mythification d’Arafat est en marche, que le héros palestinien, le ciment de l’unité nationale, doit être mort au combat, des mains de l’ennemi et pas de maladie comme tout un chacun. Et puis, naturellement, cette rumeur d’empoisonnement est attisée, instrumentalisée par les plus radicaux des groupes palestiniens qui fourbissent ainsi l’arme avec laquelle ils dénonceront, le moment venu, les dirigeants qui vont tenter maintenant de forcer Ariel Sharon à un compromis. Derrière la rumeur, on entend déjà la question fatale, l’accusation : « Comment négocier avec les assassins d’Arafat ? ». C’est en cela que l’absurdité de cette irrépressible rumeur est si formidablement dangereuse.

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