Le problème n’est pas ce qui a été dit mais ce qui ne l’a pas été. Quand le ministre français des affaires étrangères déclare, à propos des ambitions nucléaires de l’Iran, qu’il faut « se préparer au pire » et précise que, oui, il fait bien allusion à la possibilité d’une « guerre ». Il n'y a pas là, en soi, matière à scandale. Non seulement le bombardement des installations où l’Iran travaille à la maîtrise de l’enrichissement de l’uranium, autrement dit, à terme, à la capacité de se doter de l’arme atomique serait moins grave que la déstabilisation à laquelle conduirait l’accession de la République islamique à la bombe mais il n’était pas mauvais, pour éviter d’en arriver là, pour éviter d'en arriver "au pire", de faire comprendre au régime iranien que, crise irakienne ou pas, il n’est pas libre de faire n’importe quoi. Il y avait là une nécessaire mise en garde, d’autant plus salutaire que les plus radicaux des dirigeants de Téhéran s’enfoncent dans une erreur d’analyse tragique en considérant que les Etats-Unis sont trop embourbés en Irak pour recourir à la force et que l’Europe les en empêcherait en tout état de cause. C’est ce malentendu, et non pas sa levée, qui pourrait mener à la guerre, c’est-à-dire bien évidemment à une catastrophe car, outre qu’ils feraient d’innombrables victimes civiles, des bombardements de l’Iran susciteraient de sévères ripostes iraniennes en Irak, au Liban et en Israël et éloigneraient pour longtemps, surtout, toute perspective de compromis dans les différents conflits de la région. En parlant vrai, Bernard Kouchner n’a pas eu tort de le faire voir mais l’immense et inquiétante faiblesse de ses déclarations et qu’il ne suffit pas de brandir le bâton pour éviter de courir à l’abîme. Pour éviter le pire, il faut aussi savoir brandir la carotte, les offres, qu’attendent les Iraniens. Au-delà des déclarations incendiaires de son Président, l’Iran n’aspire, dans cette partie, qu’à une chose. Il veut être reconnu, et avant tout par les Etats-Unis, pour ce qu’il est déjà : la première puissance du Proche-Orient. L’Iran chiite, l’ancienne Perse, veut renverser le rapport de force régional avec ses vrais ennemis, les pays arabes et sunnites. Il veut profiter pour cela de la situation que les Américains ont si aveuglement créée en allant donner les commandes de l’Irak à sa majorité chiite. Il veut jouer sa carte et celle du chiisme et rien n’empêche de tenter d’en faire un partenaire en lui proposant, contre sa renonciation à l’ambition nucléaire, de devenir un acteur de la stabilisation régionale. Si les Etats-Unis le faisaient, beaucoup de choses en seraient changées et l’Amérique trouverait là les moyens, à la fois, de sortir d’Irak et de faire baisser la tension dans tout le Proche-Orient et jusqu’en Afghanistan car l’Iran n’a pas de pires adversaires que l’islamisme sunnite et al Qaëda. Le problème n’est pas que Bernard Kouchner ait été clair sur la question nucléaire. Il est qu’il n’ait pas proposé à l’Europe de se faire l’avocat collectif, auprès d’une Amérique désemparée et affaiblie, de la seule solution envisageable à cette crise : le grand compromis, donnant-donnant, avec l’Iran.

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