Une fois de plus, dans ce qui devient une habitude, voire la règle, la police syrienne a froisement tiré dans une foule sans défense. C’était il y a quelques heures, cette nuit, à Homs, où 20 000 personnes demandant la fin du régime avaient organisé un sit-in, en plein centre ville, après l’enterrement des victimes d’une précédente manifestation. Depuis plus d’un mois maintenant, jour après jour, semaine après semaine, la contestation s’étend et s’amplifie en Syrie. Elle avait, d’abord, été limitée à Deraa, au sud du pays, où la colère des habitants avait été provoquée par l’arrestation d’adolescents auxquels la police avait arraché les ongles après qu’ils eurent tracé sur les murs des slogans hostiles au pouvoir. Puis elle avait gagné Lattaquié, au Nord-Ouest, avant de toucher toutes les régions et même Damas, la capitale, dans un cycle immuable où la répression de petits rassemblements en suscite aussitôt de plus grands, plus radicaux et plus déterminés. De tous les pays du Proche-Orient, la Syrie était pourtant l’un des moins susceptibles d’être gagnés par le printemps arabe. Ce n’est pas seulement que cet Etat policier musèle toute opposition depuis un demi-siècle, emprisonne, torture et ne recule pas devant les tueries de masse. C’est aussi que la population syrienne est une mosaïque où se mêlent chiites alaouites, chrétiens, sunnites, Kurdes et druzes, que le pouvoir est aux mains de la minorité alaouite et que les autres minorités craignent que la majorité sunnite ne se montre moins tolérante à leur égard si elle accédait au pouvoir. Longtemps, les alaouites avaient bénéficié de cette alliance de fait entre minorités et les déchirements inter-communautaires de l’Irak limitrophe avaient encore renforcé, depuis l’intervention américaine, cette prudence des Syriens devant tout remise en cause de l’ordre établi. Cela aurait pu immuniser ce régime contre la contagion démocratique partie de Tunisie mais, aujourd’hui, les communautés fraternisent dans l’aspiration à la liberté car la corruption, l’usure et l’arbitraire du parti unique, le chômage des jeunes diplômés et le désir d’ouverture au monde ne sont pas moins grands dans ce pays que dans le reste du Maghreb et du Machrek. Face à ce que le ministère de l’Intérieur qualifiait hier « d’insurrection », Bachar al Assad, le jeune président qui a succédé à son père il y a onze ans, alterne tueries, promesses de réformes et dénonciations d’un complot de l’étranger. Dans une totale incohérence, il justifie et réprime à la fois la contestation d’un régime et d’une dynastie qui paraissent profondément divisés, entre durs et réformateurs, sur la conduite à tenir. L’issue du bras-de-fer syrien demeure imprévisible mais l’amplification de ces manifestations balie tout doute sur le printemps arabe. Il peut buter, demain, sur la résistance des régimes en place et les difficultés économiques qui assaillent l’Egypte et la Tunisie. Il peut être lentement circonscrit par la force et la peur du vide mais l’éveil de ces sociétés et leur aspiration à la liberté bousculent toutes les idées reçues sur les mondes arabes qui ont désormais ouvert, quoi qu’il arrive, une nouvelle page de leur histoire.

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