Le débat a maintenant atteint les plus hauts sommets de l’Etat. Avant-hier, le Premier ministre turc, Recep Erdogan, avait publiquement réprouvé la demande de « pardon » adressée l’avant-veille, lundi, aux Arméniens par deux cents intellectuels de son pays. Sans jamais employer le mot tabou de « génocide », ces écrivains, universitaires et chercheurs avaient repris l’expression de « Grande catastrophe » que les Arméniens emploient eux-mêmes pour désigner les massacres, le premier génocide du XX° siècle, dont ils avaient été victimes, en 1915, dans l’empire ottoman finissant. C’était une bombe, un défi lancé à la négation officielle de ce crime par la Turquie, et Recep Erdogan avait aussitôt répondu : « Si un tel crime a eu lieu, celui qui l’a commis peut s’excuser mais ce n’est pas mon cas, pas plus que celui de mon pays ou de ma nation. Je n’accepte pas cette campagne. Je ne la soutiens pas et n’y prends pas part », avait-il ajouté en estimant qu’elle n’avait pour but que de « provoquer des troubles » mais, hier, le chef de l’Etat, Abdullah Gül, s’est inscrit en faux contre son Premier ministre. « Le fait que la question soit débattue librement dans l’opinion et les milieux universitaires est la preuve de l’existence d’une discussion démocratique en Turquie », a-t-il déclaré dans un communiqué retentissant qui légitimise une discussion jusqu’ici proscrite. Cela aura pris 93 ans. Ce fut long, bien trop long. Cela demandera encore du temps, plusieurs années sans doute, mais le tournant est pris et il suffit pour s’en convaincre de voir que, dès mardi après-midi, un jour après sa publication en ligne, cette demande de pardon avait recueilli la signature de 11 000 personnes qui ont voulu dire, elles aussi : « Ma conscience ne peut accepter que l’on reste indifférent à la Grande catastrophe et la nie. Je rejette cette injustice et, pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes sœurs et frères arméniens et leur demande pardon ». Chaque terme de ce texte était pesé. Tout était dit mais rien n’obligeait les autorités à engager des poursuites puisqu’il ne s’agissait pas là d’une demande de pardon au nom de la Turquie mais au nom d’une exigence de conscience individuelle. Avec beaucoup d’habileté, les deux cents premiers signataires ont su créer un fait accompli au moment où l’opinion turque prend lentement conscience du mensonge de l’histoire officielle et où les autorités, surtout, réalisent que la Turquie moderne ne peut pas persévérer dans son déni de ce crime sans s’interdire tout espoir d’entrer un jour dans l’Union européenne, de normaliser ses relations avec l’Arménie et d’étendre son influence dans le Caucase. Le courage de ces intellectuels, leur exigence de justice et la Raison d’Etat concourent ensemble à ce que toutes les pièces du dossier soient bientôt mises sur la table, que les historiens établissent les faits et que la Turquie puisse alors faire face à cette honte passée pour en tirer les conclusions s’imposent.

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