Ce n’est pas eux qui avaient lancé les manifestations. Ils n’y étaient pas présents ou seulement individuellement. Leurs slogans ne s’y faisaient pas du tout entendre mais les islamistes ont un parti en Tunisie, Ennahda, la Renaissance, interdit depuis 22 ans après qu’il eut recueilli 17% des voix aux élections de 1989. Maintenant que toutes les formations politiques tunisiennes pourront avoir une existence légale, Ennahda va demander la levée de son interdiction. L’un de ses dirigeants l’a annoncé, hier, de son exil parisien et la question est ainsi de savoir quelle place les islamistes pourraient prendre en Tunisie à la faveur de la démocratisation et quels objectifs ils y poursuivront. Vont-ils y prôner une islamisation, voile, charia et théocratie, ou bien opérer, au contraire, le même tournant qu’avaient pris les islamistes turcs lorsqu’ils avaient fini par se transformer en « musulmans-démocrates » – sur le modèle, disent-ils, des chrétiens-démocrates européens – et que cela leur avait permis d’arriver au pouvoir et de gouverner la Turquie depuis près de 9 ans en y respectant les libertés et la laïcité ? Il n’y a pas, là, de certitudes mais la Tunisie, premièrement, est très profondément sécularisée. Habib Bourguiba, l’artisan de son indépendance et son premier président, était un laïc militant qui avait stupéfait tout le monde arabe en se faisant filmer, un jour de Ramadhan, verre de jus d’orange à la main alors que la religion interdit toute nourriture, liquide ou solide, durant les journées de ce mois de jeûne. Bourguiba a légué à son pays une tradition laïque qui cantonne la religion aux mosquées et c’est en menant, sauvagement, la chasse aux islamistes que son successeur, le despote qui vient d’être chassé du pouvoir, s’était attiré dans les premières années de sa présidence un réel soutien des femmes et de pans entiers de la société tunisienne, horrifiés par la force et le fanatisme des islamistes algériens des années 90. L’islamisme n’est pas populaire en Tunisie. Ses militants l’ont appris à leurs dépends. Ils devraient logiquement en tirer les conséquences. Ils semblent, d’ailleurs, le faire et cela d’autant plus que l’islamisme s’est essoufflé dans le monde musulman. Il continue de constituer une menace stratégique globale dans deux pays clé, l’Afghanistan et le Pakistan. Son pouvoir de nuisance (on ne le sait que trop en France) reste grand dans le Sahel. Aussi dispersées et atomisées qu’elles soient, ses cellules peuvent encore organiser de sanglants attentats mais l’ensemble du monde arabe, ses jeunesses en tête, sont largement revenus des mythes de la guerre sainte, du djihad, à cause des flots de sang musulman que les islamistes ont fait couler en Irak et en Algérie, de l’échec d’al Qaëda et de la brutalité de la théocratie iranienne. Une page se tourne dans un monde musulman qui aspire désormais à la liberté et dont les regards sont toujours plus tournés vers la Turquie, son boom économique, sa modernité et la mutation de son parti islamiste, l’AKP, en un parti de gouvernement, bon gestionnaire et converti à la démocratie, à cette démocratie qui a soulevé la Tunisie.

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