C’est une menace, elliptique mais claire. Douze heures après que les Européens eurent décidé, lundi, à Luxembourg, d’ouvrir des négociations commerciales avec l’Iran, les Etats-Unis rétorquaient, hier, qu’ils devraient « examiner toute avancée économique [entre Bruxelles et Téhéran] à la lumière de la loi américaine ». Pour bloquer tout développement des relations euro-iraniennes, Washington n’hésiterait autrement dit pas à faire jouer une loi de 1995 qui permet d’imposer des sanctions à des entreprises étrangères travaillant en Iran. C’est nous ou les Iraniens, disent les Américains dans un mélange de pression politique et de chantage économique car, pour eux, l’affaire est doublement grave. Premier problème à leurs yeux, l’Union européenne affirme là une indépendance diplomatique qui est la hantise des Etats-Unis. L’Amérique ne veut pas que l’Union devienne un acteur de la scène internationale, une autre superpuissance pouvait favoriser des évolutions internationales qui ne seraient pas souhaitées à Washington. La seule Europe que les Etats-Unis acceptent devrait ressembler à l’Allemagne de la Guerre froide, géant économique mais nain politique or, en l’espèce, ce n’est pas le cas. Sur l’Iran, l’Union a une analyse et des ambitions qui ne sont pas celles de l’Amérique. Pour les Européens, l’Iran est à la veille de grands changements. La moitié de sa population est née après la révolution islamique. L’hostilité à la modernité occidentale n’y fait plus recette. La jeunesse y aspire au contraire, tout particulièrement les femmes, éduquées, diplômées, étouffant sous le tchador. C’est pour cela, estiment les Européens, que toutes les élections y assurent, depuis cinq ans, le triomphe des réformateurs, partisans d’une ouverture à l’Ouest et d’une laïcisation, mais ces aspirations ne se concrétisent pas car la Constitution donne à l’aile conservatrice du régime un pouvoir de veto politique et le contrôle de l’appareil répressif. Depuis cinq ans, l’Iran traverse une guerre civile larvée et l’Union européenne considère qu’elle peut y favoriser une évolution pacifique en proposant à ce pays une coopération dont il a besoin mais dont le développement serait soumis à conditions politiques. C’est ce que les Européens ont décidé de faire mais les Américains ont, eux choisi, une autre stratégie. Ils veulent, eux faire tomber ce régime en l’isolant, accroître ses difficultés économiques afin qu’il s’écroule sous une poussée populaire – ce qui est, disent-ils, imminent. « Axe du mal » d’un côté, diplomatie de l’autre, cette divergence est d’autant plus vive que l’enjeu est grand. Neuf pour cent des réserves mondiales de pétrole et 13% des réserves de gaz, l’Iran sera soit une pièce maîtresse d’un Proche-Orient que les Etats-Unis veulent contrôler, soit une marche orientale de l’Europe, un pont entre elle et l’Asie, un atout politique pour l’Union. A Téhéran, c’est peut-être la première bataille entre l’Amérique et l’Europe qui se joue.

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