Janvier dernier, Paris. La guerre d’Irak n’avait pas encore commencé. La France, l’Allemagne, tant d’autres pays de tous les continents voulaient encore croire qu’ils pourraient dissuader les Etats-Unis de commettre cette folie et, devant une figure de la politique marocaine, un chroniqueur d’Inter avait timidement hasardé une question : « Vous excluez complètement que les faucons puissent avoir raison ? ». Stupeur de son interlocuteur. « Parce que vous vous demandez, vraiment, avait-il rétorqué, si les Américains pourraient réussir ? Vous imaginez un seul instant qu’ils pourraient avoir une chance, une sur dix, d’être acceptés par les Irakiens et de bâtir leur vitrine occidentale au Proche-Orient ? Vous pouvez croire à leurs rêves de contagion démocratique ? ». Sa voix s’était enflée. Une rage, maintenant, l’habitait : « Allez vous promener à Casa ! Ecoutez ! L’islamisme monte, même chez nous. Il monte dans tout le monde arabe et, si les Américains entrent en guerre, c’est la catastrophe, même au Maroc ». Même pendant ses années de lutte pour l’indépendance, le Maroc avait toujours refusé la violence. Il n’y eut, alors, qu’un seul véritable attentat terroriste, une bombe au marché central de Casablanca, mais, vendredi soir, à Casa, les kamikazes étaient marocains. Comme en Palestine, des jeunes gens se sont transformés en bombes vivantes car les moins de trente ans, comme dans tout le monde arabe, constituent l’immense majorité de la population marocaine, un nouveau Maroc qui a, pour lui, le poids du nombre, la force de la révolte, un désir d’exister dans un siècle globalisé par l’Occident, dans cette opulence tellement inaccessible que toute une partie de la jeunesse arabe ne voit plus d’autre horizon que le Grand soir musulman. Ce n’est évidemment pas que les jeunes Marocains soient tous des fanatiques. Tous ne rêvent pas de guerre sainte et de sang, bien loin de là, mais l’utopie communiste est morte et l’utopie libérale, le grandrêve américain, n’est pas à la porté des « déshérités », de cette armée de gueux que sont les jeunes chômeurs musulmans. C’est dans le vide politique que l’islamisme progresse, franges terroristes comprises, et marque tant de points, même au Maroc, que Mohammed VI, le nouveau Roi, jeune homme démocrate et moderne, avait du se résoudre, il y a quelques semaines, à repousser les élections municipales. Tout l’indiquait, les barbus les auraient remportées haut la main, comme ils auraient remporté les dernières législatives s’ils n’avaient pas, alors, accepté de ne pas présenter de candidats partout. Avant ces attentats, des tractations de ce genre auraient du s’ouvrir en coulisses mais maintenant ? Les marges de manœuvre se réduisent maintenant au Maroc, royaume en transition entre la main de fer d’Hassan II et la libéralisation de Mohammed VI, pays maintenant frappé de plein fouet dans l’une de ses plus principales ressources, le tourisme. Ryad lundi, Casablanca vendredi, Jérusalem dimanche, ailleurs bientôt, le terrorisme sait où souffler sur les braises pour provoquer l’incendie que Georges Bush croyait aller éteindre à Bagdad. Pour l’heure, il l’étend.

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