Une cinquantaine de morts, c’est quasiment une banalité en Irak. Les attentats kamikazes, voiture piégée ou ceinture d’explosifs, font régulièrement plusieurs dizaines de victimes mais là, c’est différent. Les quarante-six corps trouvés samedi et dimanche dans le pays n’étaient pas déchiquetés par des bombes et n’ont pas été relevés en un seul lieu. Ces hommes, car c’était tous des hommes, avaient été tués par balles, décapités ou égorgés, autrement dit assassinés un par un, dans une vague de violences qui ne relevait plus du terrorisme aveugle. Que s’était-il passé ? Qui avait tué qui et pourquoi ? Les Iraquiens commençaient seulement à se poser ces questions quand un religieux sunnite, une personnalité de premier plan puisqu’il s’agissait du responsable de la gestion des moquées de cette communauté, a déclaré que les corps découverts à Bagdad étaient tous ceux de fidèles sunnites et appelé le gouvernement « à se dresser contre ceux qui veulent provoquer un conflit entre communautés ». Dans les heures qui suivaient, le grand ayatollah Sistani, la plus grande figure du chiisme irakien, appelait, lui, à la « fraternité » entre sunnites et chiites, preuve qu’il prenait cette affaire au sérieux. Dans la foulée, le Comité des oulémas, l’assemblée des plus importants dignitaires sunnites, accusait des « milices » de ces meurtres et, hier, tandis que leur porte-parole désignait nommément l’organisation Badr, une milice chiite, les oulémas ont mis en cause, dans un communiqué écrit, les services de sécurité officiels, « formés en majorité, ont-il dit, de milices de certains partis siégeant au gouvernement ». En clair, les oulémas sunnites accusent les ministères de l’Intérieur et de la Défense d’avoir organisé ces meurtres et de les avoir fait exécuter par des miliciens chiites travaillant pour eux. A l’appui de leurs dires, les oulémas ont fourni une liste de quatorze noms de victimes, parmi lesquels ceux de trois religieux, parlé de « tortures » et d’arrestations d’imams et de gardiens de mosquées. Vrai ? Faux ? On ne sait pas mais, outre que l’inquiétude de l’ayatollah Sistani donne du crédit à ces accusations, elles sont au moins plausibles car les sunnites fournissent l’essentiel des réseaux terroristes, que certains de leurs imams sont soupçonnés de les protéger et qu’on peut facilement imaginer que les services de sécurité aient voulu s’attaquer à eux alors que les attentats redoublent. En Irak, personne ne doutera en tout cas que le temps des escadrons de la mort soit maintenant venu et sunnite et chiites se retrouvent ainsi face à face comme ils ne l’avaient jamais été depuis la chute de Saddam. La situation est d’autant plus inquiétante que le chef d’Al-Qaïda pour l’Irak, Abou Moussab al-Zarkaoui, vient, parallèlement, de jeter de l’huile sur le feu. Dans un enregistrement légitimant la mort de musulmans victimes des attentats suicide par la nécessité de défendre l’Islam, il s’en prend, entre autres, aux « chiites haineux, pires, dit-il, que nos ennemis croisés car ils essayent de présenter les moudjahidines comme des sanguinaires ». Une nouvelle page de sang est peut-être en train de s’ouvrir dans le chaos irakien, une page attendue, redoutée, redoutable.

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