Une enseignante peut-elle porter le voile sur le chemin de son école ? « Non », avait récemment répondu le Conseil d’Etat turc. Elle ne le peut pas car ce serait violer, avait-il estimé, les principes de laïcité inscrits dans la Constitution mais la rigueur de cet arrêt ne tenait évidemment pas qu’à ces principes. Elle avait aussi des raisons et une résonance politique, un contexte, car le gouvernement de la Turquie laïque est issu, depuis 2002, d’un parti islamiste, l’AKP, Parti de la Justice et du développement, qui a répudié tout extrémisme, ne parle plus d’imposer la charia, veut faire entrer le pays dans l’Europe mais n’en fait pas moins tout ce qu’il peut pour sortir la religion du cadre strictement privé dans lequel la Loi fondamentale l’a enfermée. Entre ce gouvernement et les institutions d’Etat - armée, Justice ou grandes universités - la guérilla est permanente et plus l’AKP tente de contourner et éroder une laïcité qu’elle ne conteste pas frontalement, plus « l’establishment laïc » comme on dit à Ankara se raidit. D’où cet arrêt qui avait déchaîné la colère de la presse islamiste puis provoqué, avant-hier, l’irruption d’un homme armé dans la 2 ième Chambre du Conseil d’Etat où aux cris de « Nous sommes les soldats de Dieu et d’« Allah Akbar ! », « Dieu est grand ! », il avait tiré sur des magistrats en tuant un et en blessant quatre autres. Depuis, la Turquie est en état de choc. Elle l’est car les laïcs ont maintenant le sentiment que s’ils ne trouvent pas les moyens de relever ce défi, de s’unir et de réagir, la laïcité va perdre des points. Elle l’est aussi car le Premier ministre, dont la femme et les filles sont voilées, se retrouve en première ligne pour avoir souvent dénoncé les décisions du Conseil d’Etat extrêmement impopulaires auprès de sa base. Elle l’est, enfin, car le mandat du président de la République, ardent et sourcilleux défenseur de la laïcité, s’achève l’hiver prochain et qu’on ne voit pas comment son successeur ne serait pas issu des rangs de l’AKP, majoritaire au Parlement. Deux imposantes manifestations ont accompagné, hier, les obsèques du magistrat assassiné auxquelles assistaient tous les corps constitués, armée en tête. On a scandé « Maudite soit la charia ! », « La Turquie est et restera laïque ! ». Représentant le gouvernement, les ministres islamistes présents ont été violemment conspués. La Bourse a reculé de 3%. Les milieux financiers ne cachent pas leur crainte de voir la tension politique menacer la croissance. Deux Turquie sont face à face, déchirées par un puissant symbole : le voile, signe de subversion islamiste pour les uns et manifestation, pour les autres, d’une liberté religieuse sur laquelle l’Etat et la loi ne devraient pas empiéter. C’est un séisme car la transformation de l’AKP en parti conservateur religieux, en un parti démocrate musulman comme il existe des démocrates chrétiens se retrouve mise en doute.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.