Cette affaire dure depuis le 31 mars dernier : ce jour-là, à la télévision publique, Jan Böhmermann, un des plus célèbres comiques allemands, lit en direct un poème très « salé »

Direction l'Allemagne où un tribunal a censuré un poème satirique...

Cette affaire dure depuis le 31 mars dernier : ce jour-là, à la télévision publique, Jan Böhmermann, un des plus célèbres comiques allemands, lit en direct un poème très « salé » de 24 lignes dédié au président turc Erdogan.

Il y est question de pratiques zoophiles et pédophiles : en clair, ce poème est une longue lettre d'insultes et de remarques ordurières en rime. Sitôt dit, sitôt dénoncé par le gouvernement turc qui demande officiellement à l'Allemagne de porter plainte pour lui.

C'est là que l'affaire se complique : Angela Merkel aurait pu ne rien faire, ou plutôt laisser faire la justice qui de toutes façons a été saisie par des téléspectateurs choqués. Elle a choisi d'autoriser une enquête officielle et donc de céder au président turc.

La justice allemande est donc passée : le juge a censuré 18 des 24 lignes du poème, les jugeant obscènes et interdisant à Jan Bömermann de les redire à l'antenne. Aussitôt, l'intéressé à tweeté qu'il continuerait à se battre pour la liberté d'expression.

La question reste posée : pourquoi Angela Merkel a-t-elle ainsi cédé au président turc ?

D'autant qu'en se faisant, elle a déclenché une véritable bronca. Les médias allemands ont eu beau jeu de lui rappeler qu'elle s'est alignée avec un président turc qui multiplie les procès contre les journalistes et des politiques : près de 2 000 depuis 2014 !

En fait, Angela Merkel est prise dans une contradiction assez habituelle lorsqu'on est à la tête d'un Etat démocratique : d'un côté, il faut défendre les valeurs de liberté d'expression ou d'indépendance absolue de la justice. De l'autre, il y a la Real Politik.

Or, la Real Politik, aujourd'hui consiste à se concilier la Turquie. L'Allemagne a accueilli en 2015, 800 000 réfugiés essentiellement venus de Turquie. C'est donc la Turquie qui peut ouvrir ou fermer le robinet à migrants. C'est elle qui a les clés. Point barre.

Erdogan le sait qui, depuis plusieurs mois, en profite pour obtenir concession après concession : 6Mds€, des visas Schengen pour les Turcs et donc la condamnation de ce comique allemand trop insolent. C'est très humiliant mais c'est la réalité.

Et on ne peut rien faire ?

À la marge ! Si le but est de mieux contrôler l'arrivée de ces réfugiés, il n'y a pas d'autres solutions que de s'entendre avec la Turquie. L'Italie aussi, d'ailleurs, est prise exactement dans les mêmes contradictions entre valeurs démocratiques et Real Politik.

Le 25 janvier dernier, un étudiant italien installé en Égypte, Giulio Regeni, était enlevé puis retrouvé 10j plus tard, mort, le corps supplicié, dans un fossé de la banlieue du Caire. Or on sait qu'il est passé entre les mains de la police égyptienne.

L'Italie a tout fait pour obtenir la vérité, y compris rappeler son ambassadeur en Égypte, ce qui est rare. Tout fait, mais sans aller trop loin non plus. L'Égypte, c'est le pays indispensable en Libye. Or la Libye, c'est en ce moment le cauchemar de l'Italie.

C'est de là d'où partent les migrants qui vont échouer sur les côtes italiennes. Or sans l'Égypte, aucune solution n'est possible en Libye. Et lorsque vous mettez tout cela dans une balance, les cas Regeni, en Italie, ou Böhmermann, en Allemagne, sont bien légers.

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