C’était une très jeune femme, évidemment née longtemps après ces accords d’Evian dont c’était hier le cinquantième anniversaire. Elle avalait une pizza à la terrasse d’Alger où je venais de prendre place et, très vite, elle m’a demandé : « Mais pourquoi les Français sont-ils partis ? ».

« C’était la fin de l’ère coloniale. L’indépendance était inéluctable… », ai-je commencé à lui dire mais elle m’a aussitôt coupé : « Bien sûr que la France devait partir, mais les Français… Pourquoi ne sont-ils pas restés ? ». Elle ne savait pas qu’après le cessez-le-feu, il y avait eu le massacre des Français d’Oran, que ce qui se disait alors était : « La valise ou le cercueil » et que l’Algérie indépendante avait beaucoup œuvré à ce que les Français partent. Je le lui disais. Elle répétait : « Mais quelle horreur ! Quelle bêtise ! Nous avions tellement besoin d’eux », et quelques instants plus tard – c’était il y a bientôt 15 ans – le Premier ministre algérien me disait : « Je sais. Nous avons fait beaucoup d’erreurs mais comprenez que nous n’avions aucun cadre, que la France n’avait formé personne et que nous avons du faire avec les hommes que nous avions ».

L’histoire de la France et de l’Algérie est celle d’un immense gâchis qui dure encore, celle d’une colonisation prédatrice que rien ne pouvait justifier, d’une totale injustice qui avait dépossédé les Algériens de leur pays et fait d’eux des parias sur leur propre terre mais qui, en même temps, pourtant, avait comme jamais mis en valeur cette marche de l’Empire ottoman déclinant et porté sur l’autre rive de la Méditerranée les idéaux bafoués de la Révolution française. Non seulement les deux étaient vrai, non seulement les premiers indépendantistes algériens avaient puisé les raisons de se révolter dans ces trois mots – liberté, égalité, fraternité – dont se réclamait la France, mais les deux cultures avaient convergé dans ce que la France a d’universel.

Au-delà de l’injustice, malgré elle, une sorte de fusion s’était opérée et si la France n’avait pas commis l’effroyable erreur de vouloir s’accrocher à l’Algérie alors que la page coloniale se tournait, nous aurions pu nous séparer sans nous déchirer, rester proches et coopérer pour notre bien commun au lieu d’ajouter la souffrance des Pieds-noirs et le drame des harkis à l’humiliation de l’Algérie, au lieu de mettre entre nous la torture et les attentats, ce déshonneur et ce ressentiment communs qui continuent d’hystériser nos rapports sans que nous ne sachions plus vraiment pourquoi, pas plus que cette jeune femme ne le savait.

Entre la France et l’Algérie, il y a toujours un passé qui ne passe pas mais, sans connaître l’histoire de l’Algérie française, on ne pourrait pas plus comprendre cette Algérie bilingue dont la ville lumière demeure Paris, qu’on ne pourrait comprendre la France d’aujourd’hui, la V° République, le gaullisme et la prépondérance de la deuxième gauche formée dans le refus de cette guerre. Nous ne sommes qu’un, l’un et l’autre amputés, mais le jour où nous saurons l’un et l’autre l’admettre, ce jour-la les deux rives de notre lac intérieur pourront se rapprocher pour le plus grand bénéfice de tous et nous ne comprendrons plus la criminelle imbécillité qui nous avait fait rompre dans un tel flot de haine et de sang.

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