Pas plus les Français que les autres, les Européens ne s’intéressent guère à leur Parlement. La plupart d’entre eux seraient bien en peine de dire qui le préside. Les scrutins européens ne passionnent pas les électeurs et les députés européens sont généralement plus connus pour ce qu’ils ont fait dans leur pays avant d’aller siéger à Strasbourg que pour ce qu’ils font dans l’enceinte depuis laquelle France-Inter émet aujourd’hui. Cela s’explique. Cette réalité tient à la faiblesse des pouvoirs de ce Parlement que les Etats de l’Union, leurs gouvernements comme leurs Parlements, craignent et jalousent car si les députés européens avaient un vrai pouvoir, de décision et non pas seulement de contrôle, pouvaient gouverner l’Europe comme les Parlements nationaux gouvernent les pays membres, les autorités nationales deviendraient des autorités régionales, l’essentiel se passerait ici, à Strasbourg, dans ce qui deviendrait alors, vraiment, un Parlement fédéral. Dans toute l’histoire de la construction européenne, l’obsession des Etats a donc toujours été de tenir Strasbourg en laisse, de ne pas se laisser déposséder, par ce Parlement n’en est pas moins un lieu primordial. Il est, d’abord, la seule enceinte européenne dans laquelle des élus de tous les pays travaillent ensemble, apprennent à se connaître et dépassent petit à petit, les clivages nationaux, les transcendent au profit de clivages politiques d’échelle européenne. Il n’y a pas de groupes nationaux au Parlement européen. Il y a des groupes politiques transnationaux, le PPE, le parti populaire européen, autrement dit la droite ; le PSE, le parti socialiste européen, la gauche ; les Verts que préside Daniel Cohn-Bendit, le plus français des Allemands et le plus allemand des Français ; des libéraux, une extrême gauche, etc. Ce Parlement est ainsi, tout à la fois, le laboratoire du futur, de l’Europe fédérale à venir et le seul miroir, aussi, des rapports de force politique à l’échelle pan-européenne. C’est ici que l’on comprend, d’un coup, au-delà des fantasmes, d’un seul regard sur l’hémicycle, que l’Europe n’est ni de droite ni de gauche mais, comme tous ses pays, tantôt à gauche, tantôt à droite. C’est ici que l’on comprend que l’Europe est une démocratie et que ses politiques dépendent et dépendront, dans l’alternance, du bulletin des électeurs européens. Et puis il y a l’avenir. Aux termes du projet de Constitution élaboré par la Constituante où les députés européens ont joué un rôle essentiel, le Président de la Commission sera désormais élu par le Parlement. C’est une révolution, la grande innovation de cette Constitution qui permettra bientôt aux électeurs européens de prendre le pouvoir à Bruxelles au travers de leurs députés, de la majorité politique qu’ils enverront à Strasbourg. Pour gagner ces élections et prendre en mains la Commission aujourd’hui nommée par les Etats, les forces politiques européennes vont donc devoir s’organiser en partis européens, bouger, changer, dépasser leurs cultures et leurs histoires nationales et c’est ainsi dans cette enceinte, dans la bataille pour la majorité parlementaire européenne, que vont s’inventer les politiques de demain, les nouveaux clivages, la démocratie européenne et l’Europe politique.

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