C’est avec une longue tradition que les Etats-Unis paraissent, aujourd’hui, rompre au Pakistan. Depuis qu’ils avaient acquiescé, au début des années 50, au renversement du roi Farouk par des sous-officiers égyptiens et bientôt vu leur chef de file, le colonel Nasser, se retourner contre eux, les Américains avaient systématiquement préféré la stabilité du monde arabo-musulman aux alea de sa démocratisation, des dictatures qui leur soient favorables à des changements qu’ils n’étaient pas sûrs de maîtriser. C’est sur cette constante que le Président pakistanais avait tablé lorsqu’il avait proclamé, le 3 novembre, l’état d’urgence dans son pays. Il était d’autant plus fondé à croire que les Etats-Unis n’iraient pas au-delà d’une condamnation verbale que le Pakistan, pays de cent soixante millions d’habitants, doté de l’arme atomique et miné par la subversion islamiste, est indispensable à la stabilisation de l’Afghanistan limitrophe mais, après deux semaines de flottement, l’Amérique vient, ce week-end, de taper du poing sur la table. Dépêché à Islamabad, John Negroponte, poids lourd de la diplomatie américaine et N°2 du Département d’Etat, s’est entretenu, samedi soir, avec le général Musharraf avant de déclarer, dans une conférence de presse organisée à l’ambassade américaine, que « l’état d’urgence n’était pas compatible avec la tenue d’élections libres, équitables et crédibles ». Autrement dit, l’Amérique ne se satisfait pas du maintien des élections législatives, début janvier, par Pervez Musharraf. L’Amérique exige aussi la levée de l’état d’urgence, la libération des milliers de personnes arrêtées dans son cadre et la reprise du dialogue avec Mme Bhutto, l’ancien Premier ministre revenu d’exil en octobre, ce chef de l’opposition avec lequel les Etats-Unis avaient souhaité que le général-président partage le pouvoir mais qui demande désormais son départ. Si ce n’est pas un lâchage, ça y ressemble car, publiquement désavoué par les Américains et sommé de faire machine arrière, le général Musharraf n’a plus guère de chances de remporter beaucoup de voix aux législatives et court, surtout, de grands risques d’être écarté par l’état-major. Si les Etats-Unis avaient voulu donner le signal de sa fin et inciter des officiers à lui trouver un remplaçant réellement prêt à un compromis avec Mme Bhutto qui avait reçu, vendredi, un coup de fil très remarqué de John Negroponte, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Comme en Egypte il y a plus d’un demi-siècle, malgré le souvenir de Nasser, les Etats-Unis ont préféré là les risques du changement à ceux d’un pouvoir trop affaibli et contesté, trop aux abois pour paraître encore fiable. La situation pakistanaise devient plus incertaine que jamais car, dans tous les cas de figure - que le général Musharraf tombe, qu’il accepte de laisser la réalité du pouvoir à Benazir Bhutto ou qu’il tente de résister aux Américains - c’est une période neuve qui vient de s’ouvrir.

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