Est-ce vraiment tellement pire qu’ailleurs ou, même, tellement anormal ? Larmes de rire ou de crocodile, lorsqu’on se gausse ou se désole des déboires et divisions des socialistes français, on oublie trop vite ce qui a pu se passer sur d’autres cases de l’échiquier politique, ce qui se passe, en ce moment même, dans bien d’autres partis de la gauche européenne et l’incroyable violence, surtout, des primaires américaines. Tous les quatre ans, des mois durant, les prétendants aux investitures démocrate et républicaine s’entretuent aux Etats-Unis entre candidats d’un même parti. Rumeurs organisées, surexploitation de la moindre gaffe ou d’une maladresse d’expression, tout est bon pour dévaloriser l’autre et, d’abord, cet acharnement à fouiller les vies pour découvrir une liaison cachée ou une cuite à quinze ans. La politique américaine n’est pas une partie de mah-jong et, en fait de batailles fratricides, la droite française a su faire beaucoup mieux que les socialistes, lorsque Georges Pompidou torpillait Jacques Chaban-Delmas, que Jacques Chirac jouait la gauche contre Valéry Giscard d’Estaing, qu’Edouard Balladur trahissait Jacques Chirac ou que Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin cherchaient, ou cherchent, à s’éliminer l’un l’autre. La politique est rarement élégante et, sur le fond, les désarrois des socialistes français ne sont en rien plus profonds que ceux de la gauche italienne dont le recentrage n’a pas empêché le retour de Berlusconi ou que ceux des sociaux-démocrates allemands, gouvernant en coalition avec la droite mais ne sachant pas choisir, pour les prochaines élections, entre un virage à gauche et un ancrage au centre. Bien au-delà des piques entre « Ségolène », « Martine » et « Bertrand », le vrai problème des socialistes, tout ce qu’il y a de plus sérieux, est la crise, générale, de la social-démocratie européenne. Le premier de ses problèmes est que, depuis vingt ans, elle n’a plus été en état, nulle part, de continuer à renforcer les protections sociales dès lors que l’émergence de nouvelles économies a créé de nouvelles concurrences, fondées sur des salaires dérisoires et une totale absence de protection du Travail. La donne a radicalement changé. Les gauches ne pouvaient plus faire ce pour quoi elles sont faites. Elles ont, alors, tenté de marier flexibilité et protection. Certaines y sont plus ou moins parvenues. La plupart n’ont réussi qu’à brouiller leur image et, dernier coup, en deux mois de crise internationale, la défense de l’Etat, des règles et de l’investissement collectif – leur patrimoine idéologique – est devenue le recours brandi par toutes les forces politiques, patronats et libéraux en tête. Cela n’aide pas les gauches qui continueront à ne pas embrayer tant qu’elles ne comprendront pas et n’auront pas fait comprendre que le seul moyen d’inventer et imposer une justice sociale adaptée à de nouvelles conditions de production est de recréer une puissance publique de taille continentale, de taille européenne, à même d’instaurer un rapport de force avec un Capital d’ores et déjà sans frontières.

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