Le Président russe a déconseillé aux Arméniens défaits de sortir de l’accord de cessez-le-feu, parlant de « suicide » ; et il estime que l’Azerbaïdjan avait le droit de choisir ses alliés. C’est lui qui est aujourd’hui en position d’arbitre, un rôle qui n’était pas évident pendant le conflit.

Soldat russe déployé pour faire respecter le cessez-le-feu entre les armées d’Azerbaïdjan et d’Arménie, dans le village de Chapar, samedi 14 novembre.
Soldat russe déployé pour faire respecter le cessez-le-feu entre les armées d’Azerbaïdjan et d’Arménie, dans le village de Chapar, samedi 14 novembre. © AFP / Alexander NEMENOV / AFP

On n’a pas fini de disséquer les retombées de la guerre qui, pendant six semaines, a opposé les armées d’Azerbaïdjan et d’Arménie autour du sort de l’enclave au peuplement arménien du Haut Karabakh. Il y a eu un vaincu militaire, c’est clairement l’Arménie ; mais le vrai vainqueur n’est pas l’un des belligérants : ça pourrait être Vladimir Poutine, qui a imposé l’arrêt des combats, un accord de cessez-le-feu, et déployé ses troupes pour le faire respecter.

Mardi soir, le Président russe est apparu à la télévision russe dans ce rôle, distribuant les bons et les mauvais points, se posant en arbitre, serein et détendu – en un mot : maître du jeu.

Aux Arméniens qui protestent contre la « trahison » de leur premier ministre en acceptant le cessez-le-feu, Poutine a dit clairement que ça serait un « suicide » pour l’Arménie de se retirer de l’accord. Aux Azerbaïdjanais, il a dit qu’ils avaient le droit de choisir leurs alliés, une référence à la Turquie dont il a d’ailleurs confié qu’on ne pouvait pas l’accuser d’avoir violé le droit international.

Ces commentaires presque détachés du Président russe contrastent avec les drames humains générés par ce bref conflit, et avec le séisme géopolitique dans cette région complexe du Caucase du Sud.

Le rôle de Poutine n’était pas si clair pendant le conflit, on a même pu s’interroger sur sa passivité initiale, son silence face à l’intrusion de la Turquie, et le flegme avec lequel il a laissé l’Arménie se faire écraser par une armée plus moderne.

Le politiste Olivier Roy offre une grille d’analyse, dans une tribune publiée par le quotidien « Le Monde », dans laquelle il souligne que l’Arménie s’est bercée d’illusions en pensant que la Russie réagirait en défenseur de la chrétienté face à l’islam. Il écrit : « c’est ne rien comprendre à la vision russe qui est fondée d’abord sur une realpolitik des rapports de force, et sur une conception proprement russe, et fort peu ‘occidentale’ (et encore moins chrétienne) de la géostratégie ».

La Russie veut reconquérir son pré carré, ajoute Olivier Roy. « Et les musulmans ne sont pas un obstacle mais une carte parmi d’autres ». Voilà pourquoi l’Arménie a vainement espéré que Moscou empêcherait sa défaite.

Poutine est aujourd’hui dans une position idéale mais néanmoins fragile. Il a laissé l’Azerbaïdjan remporter une victoire en reprenant des territoires perdus il y a trente ans ; et il est intervenu juste à temps pour que l’Arménie ne perde pas tout. C’est sa force, personne d’autre n’était en mesure de le faire ; et il a bien pris soin de tenir la Turquie à distance, et les Occidentaux hors-jeu.

Mais c’est lui, désormais, qui hérite du problème politique non résolu entre les deux pays. Il y aura la mise en œuvre de l’accord, avec le retour des territoires à l’Azerbaïdjan. Mais le problème de ce qui reste de l’enclave du Haut Karabakh reste entier : sans solution, il explosera de nouveau, avec cette fois des troupes russes au milieu.

Pour les Européens, en l’absence de politique étrangère commune cohérente, y compris pour la France, co-présidente du « groupe de Minsk » qui était censé négocier une solution politique, c’est une leçon d’humilité. 

Une fois de plus, Vladimir Poutine se révèle un habile stratège, froid et calculateur. On le sous-estime généralement à ses dépens.

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