On aimerait applaudir le procès d’un tel tyran. On aimerait se réjouir de ce que, contrairement à Pinochet et tant d’autres dictateurs sanguinaires, Saddam Hussein ait aujourd’hui à répondre de ses crimes – de la manière dont il s’était saisi du pouvoir en assassinant 23 membres de son propre parti, le Baas ; du déclenchement des huit années de guerre contre l’Iran ; du recours systématique aux gaz de combat durant ces batailles qui ont causé un million de morts ; de la décimation, en 1982, du village de Doujaïl où l’on avait tiré contre son convoi ; du meurtre, en 1983, de 8000 membres de la tribu Barzani, celle d’un des deux dirigeants kurdes irakiens ; du massacre de 180 000 Kurdes à la fin des années 80 et tout particulièrement du gazage de 5000 d’entre eux en 1988 à Halabja ; de l’invasion du Koweït et de ses conséquences ; du massacre des chiites qui s’étaient révoltés contre lui après sa défaite dans la première guerre du Golfe et, bien sûr, des innombrables victimes de ses polices et de ses deux fils, celles dont on ne connaît ni les noms ni les tombes. Dégoulinant de sang, Saddam fut un dictateur de la pire espèce mais le malaise que suscite l’ouverture de son procès ne s’en explique pas moins. La première raison en est que si ses juges seront irakiens, ce n’est pas l’Irak qui le juge. Ce n’est pas non plus une Cour internationale mais les Etats-Unis, seuls vrais maîtres de cette procédure alors qu’ils sont eux-mêmes présents en Irak en vertu d’une guerre déclarée en violation du droit international et justifiée par des mensonges qui ne font aujourd’hui plus de doute. Il est heureux que Saddam se retrouve au banc des accusés. Il n’y a certainement pas lieu de le regretter mais il est totalement anormal et exorbitant du droit que ce soit les Etats-Unis, puissance occupante, qui aient préparé ce procès et que Georges Bush, leur Président, ait déjà publiquement jugé, en décembre 2003, qu’il méritait – ce sont ses termes - « le châtiment suprême ». La deuxième raison du malaise suscité par ce procès est qu’il ne porte que sur les assassinats des 143 villageois de Doujaïl, en 1983. Ce massacre vaut évidemment jugement mais pourquoi ces faits-là et non pas les autres, tous ou presque autrement plus graves ? La réponse n’est que trop évidente. A propos de tous ses autres crimes ou presque, Saddam Hussein aurait pu mettre en cause trop de gens et de pays. Il aurait pu dire, à propos de l’Iran, que tous les pays arabes, l’Europe et, avant tout, les Etats-Unis avaient soutenu cette guerre parce qu’ils y avaient vu le moyen de faire tomber le régime des mollahs. A propos des massacres des Kurdes, il aurait pu rappeler que personne ne s’en était offusqué et que les gaz avaient bien une provenance. A propos des chiites, il aurait pu dire que les Etats-Unis n’avaient pas levé le petit doigt pour les protéger, pas envoyé le moindre signal de protestation, car ils se méfiaient, à l’époque, d’une communauté jugée trop proche des Iraniens. Et à propos de l’ensemble de ses crimes, Saddam Hussein aurait enfin pu dire qu’ils n’avaient gêné personne tant qu’il n’était pas lui-même devenu gênant et infréquentable pour tous ces dirigeants qui l’avaient si longtemps courtisé. Il y a, dans ce procès, quelque chose de trop faux pour pouvoir s’en réjouir.

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