C’est titré « Notre guerre avec la France ». C’est publié dans le New York Times par Thomas Friedman, l’un des grands chroniqueurs de ce quotidien et les premiers mots disent tout. « La France, écrit Friedman, n’est pas seulement notre agaçant allié. Elle n’est pas seulement notre rival jaloux ». « La France, estime-t-il, devient notre ennemi » et il en donne trois preuves. La première est que nous aurions empêché le Conseil de sécurité de poser un « véritable ultimatum » à Saddam et d’éviter ainsi la guerre. La deuxième est que Dominique de Villepin aurait refusé de dire qui il souhaitait voir gagner cette guerre, Saddam ou l’Amérique. La troisième est que nous voulons que l’Irak retrouve, au plus vite, sa souveraineté nationale. Alors reprenons : la France ne s’est pas opposée à un ultimatum sur les armes de destruction massive. Elle a, au contraire, voté la résolution enjoignant à Saddam d’accepter les inspections mais exigé, et obtenu, avec la majorité du Conseil de sécurité, que cette résolution ne soit pas un blanc-seing donné à une entrée en guerre de l’Amérique. La France a refusé ce blanc-seing car elle pensait que cette guerre serait une aventure. A-t-elle eu tort ? N’avait-elle pas vu juste ? On aimerait que Friedman réponde mais il s’en garde. Dommage car ce n’est pas se comporter en « ennemi » que d’essayer d’empêcher un ami de faire une tragique erreur que toutes les démocraties risquent maintenant de payer, Amérique en tête. Passons sur la deuxième « preuve » tant il est lamentable d’accuser la France d’avoir préféré la victoire de Saddam à celle des Etats-Unis, victoire que personne n’envisageait d’ailleurs car le problème n’était, bien sûr, pas la guerre mais la paix, comme on le voit aujourd’hui. La troisième « preuve » de Friedman, en revanche, vaut discussion. Il y aurait, pour lui, une évidente « perversité » à vouloir rendre, sans délai, leur souveraineté aux Irakiens car cela ne pourrait mener qu’à des « lutte internes ». Oui, ce danger existe mais l’actuel Protectorat américain empêche-t-il le développement de ce chaos ? Non, les faits sont là, il le favorise au contraire, car toutes les frustrations irakiennes se retournent contre l’Amérique et que cette hostilité à la puissance occupante nourrit fanatisme et terrorisme. C’est à cette situation que la proposition française voudrait mettre terme en laissant les Irakiens prendre leurs responsabilités et décider de leur destin avec l’appui de troupes internationales placées sous drapeau de l’Onu. Peut-être n’est-ce pas la bonne idée mais il faudrait alors dire pourquoi et proposer autre chose. A la vérité, Friedman, entre les lignes, propose autre chose. Il voudrait que nous prenions la tête, en Europe, d’un mouvement de soutien à l’opération américaine car l’Amérique, écrit-il, « ne sera pas aussi efficace ou légitime sans l’aide de la France ». C’est vrai mais pourquoi la France est-elle aujourd’hui une clé en Irak ? C’est parce qu’elle s’est acquis une crédibilité internationale en ayant tenté d’empêcher cette aventure et en plaidant la sécurité collective contre l’unilatéralisme. Si la France compte aujourd’hui tant, c’est parce qu’elle a fait ce que Friedman lui reproche. Il vaudrait mieux l’écouter qu’en faire un ennemi.

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