Michael souhaitait parler de l’après-Nice, France, Allemagne, Europe. Il avait invité des amis d’horizons différents que sa première question laissa tous perplexes : « C’est quoi votre histoire d’inversion ? ». « Le calendrier ?!, s’exclama le socialiste qui regrettait d’être venu : ne nous dîtes pas qu’un correspondant américain s’y intéresse ! ». Hélas ! Le correspondant s’y intéressait, « juste une chose, a-t-il dit et on parle Europe : pourquoi Jospin s’est lancé là-dedans ? ». Le chiraquien s’est jeté à l’eau : « Parce que M. Jospin pense battre Jacques Chirac à la présidentielle … - Ah bon, c’est votre analyse ?, a aussitôt lancé le socialiste – Pas la mienne, a rétorqué le chiraquien, celle de la gauche qui sait qu’elle a perdu les législatives et que cette défaite ne serait pas le meilleur des tremplins présidentiels pour Jospin ». Le socialiste allait répondre mais Michael a proposé de passer à table et, vin servi : « Pourquoi disiez-vous, que la gauche perdrait les législatives, a-t-il demandé au chiraquien ? – Parce que la France est à droite et que la division du Front national ne lui permettra plus de se maintenir au second tour. Fini les triangulaires ! La gauche n’a aucune chance. C’est pour cela que les socialistes voudraient changer les règles du jeu. – Parce que Raymond Barre est à gauche?». C’était une question du socialiste et le centriste en a profité pour intervenir : « Barre n’est pas plus à gauche que Giscard. Il pense seulement, comme Rocard, que la présidentielle est la mère des élections, qu’on violerait l’esprit de la constitution en commençant par les législatives ». Là, Michael s’est fait plus candide que jamais : « En somme, les socialistes, les giscardiens et les démocrates-chrétiens défendent le gaullisme contre les gaullistes ? ». Dans un grand bruit de politesses, les plats ont fait le tour de la table. Le socialiste n’avait pas plus envie de défendre le présidentialisme que le chiraquien ne se sentait d’expliquer pourquoi les gaullistes étaient soudain si peu présidentialistes. Quand au centriste, il lui était difficile de dire, comme ça, franc-jeu, devant un journaliste américain, que si le calendrier restait en l’état, que la droite remportait les législatives, Chirac en serait conforté et qu’il serait alors moins aisé à François Bayrou de se présenter contre lui. Aucun ne voulait avouer qu’il avait tout autant d’arrière-pensées que les autres, qu’aucun des arguments avancés dans ce débat n’était vraiment le vrai, que chacun était pour ou contre l’inversion, ou le rétablissement, en fonction de rancoeurs passées ou de l’analyse de ses intérêts électoraux. Le silence devenait pesant mais quand Michael a demandé pourquoi les communistes ne soutenaient pas Jospin, ce fut l’unanimité. Tout le monde expliquait que Robert Hue ferait un si mauvais score que le parti préférait essayer de sauver les bastions locaux avant le désastre présidentiel qu’après. L’explication électorale était, là, si évidente à tous, une telle ironie se lisait sur le visage de Michael que les Français se sont sentis découverts et solidaires. Soudain quelqu’un a lancé à l’Américain : « Et vos machines à voter, pourquoi ne marchent-elles pas ? ». Etait-ce le gaulliste ? Le centriste ? Le socialiste ? Tous trois semblaient ravis.

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