Ce n’est pas donné. Il n’est pas du tout certain que la quinzaine d’années de négociations qui vont maintenant s’ouvrir entre l’Union européenne et la Turquie puissent aboutir. Ce n’est pas donné parce que la Turquie devra, pour cela, adopter des normes industrielles, économiques et politiques qui lui demanderont beaucoup d’efforts, qu’elle devra regarder son Histoire en face et demander le pardon des Arméniens, que cette mutation nationale aura un tel coût social et psychologique que des mécontentements sont à prévoir et qu’il n’est pas même impossible que, sur ce parcours d’obstacles, l’opinion turque se retourne. Ce n’est pas donné, surtout, car, si l’Union ne savait pas tirer profit, dans les années à venir, des possibilités de son projet de Constitution, l’entrée de la Turquie ne ferait que l’affaiblir. Ou bien les Européens donneront une politique économique à la zone euro, ou bien ils développeront une capacité de défense européenne, définiront les intérêts communs que le ministre des Affaires étrangères de l’Union devra promouvoir, formeront des partis pan-européens autour desquels animer la démocratie européenne, ou bien les vingt-cinq bâtiront sur leur Constitution après l’avoir adoptée ou bien la Turquie ne ferait que compliquer, jusqu’à la faillite, l’entre-deux dans lequel se trouve aujourd’hui l’Union. Dans la partie qui va maintenant se jouer, le problème n’est ainsi pas tant la Turquie que l’Union. L’une veut tant, et depuis si longtemps, rejoindre l’Europe qu’elle devrait parvenir à faire les pas qu’il lui faudra franchir pour y arriver mais l’autre ? L’Union, elle, saura-t-elle assez consolider, d’ici là, son unité, assez resserrer ses rangs, fait bien autant de chemin qu’elle en demande à la Turquie pour être en situation d’opérer ce nouvel élargissement ? C’est là qu’est la vraie question, que la réponse est la plus incertaine, mais la certitude est que, pour l’Europe, la Turquie serait un formidable atout. En prouvant, une fois pour toutes, qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’Islam et la démocratie, en devenant définitivement européenne, la Turquie démentirait les djihadistes. Elle réduirait la menace qu’ils constituent, les marginaliserait en montrant au monde musulman, au voisin méditerranéen de l’Europe, qu’il a d’autres voies d’affirmation que la terreur, le fanatisme et la fuite éperdue dans un passé mythifié. Antithèse du choc des civilisations, l’élargissement à la Turquie en serait l’antidote mais ce n’est pas tout. Ayant mis la Turquie de son côté, l’Union s’étendrait logiquement jusqu’à l’Asie centrale et au monde arabe. Il ne lui resterait alors plus qu’à savoir quoi faire de l’Ukraine, qu’à l’intégrer ou en faire une zone tampon, pour pouvoir organiser, avec la Fédération de Russie, la stabilité économique et politique du continent Europe. Ce jour-là, l’Union serait vraiment devenue l’autre grande puissance de ce siècle, l’autre pôle dont le monde a besoin pour trouver, dans une pax europeana, l’équilibre qu’il cherche depuis l’écroulement soviétique et que les Etats-Unis ne pourront pas lui garantir seuls.

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