Jusqu’à la fin de la Guerre froide, les choses étaient claires. En théorie « tous azimuts », la force de frappe visait à assurer l’autonomie de défense de la France et son poids politique sur la scène internationale en lui donnant les moyens de dissuader par elle-même une attaque soviétique. La force de frappe disait aux Etats-Unis que nous n’étions pas obligés de les suivre en tout puisque nous pouvions nous protéger seuls et à l’URSS qu’elle ne pouvait pas envisager de nous frapper puisque nous avions la capacité de l’anéantir en retour. C’était simple comme la bipolarité mâtinée d’indépendance française mais depuis qu’il n’y a plus de menace soviétique à quoi sert cette force ? La question se pose puisque sa raison d’être initiale n’est plus et qu’elle dévore 10% du budget de la défense nationale et c’est donc à cette question que Jacques Chirac est allé répondre, hier, dans un discours prononcé à L’Ile Longue, près de Brest, siège de l’état-major des sous-marins nucléaires français. Pour le chef des armées, « ce n’est pas parce qu’une nouvelle menace apparaît qu’elle fait disparaître toutes les autres ». Non seulement, dit-il en résumé, « les idées de confrontation des civilisations se diffusent dans de nombreux pays » et se traduisent par des attentats terroristes mais, demain, cette volonté de confrontation pourrait « impliquer des Etats » et, « dans un monde à la recherche de nouveaux équilibres », émergent, surtout, de « nouveaux pôles de puissance » face à l’instabilité desquels « nous ne sommes à l’abri, explique-t-il, ni d’un retournement international ni d’une surprise stratégique ». Aux yeux du Président de la République, les groupes terroristes et leurs attentats d’aujourd’hui ne représentent pas ainsi le seul danger contre lequel il faille se prémunir. Il faut également envisager, premièrement, que des Etats moyens, des « puissances régionales », dit-il, puissent vouloir recourir à un terrorisme de masse ; compter, en deuxième lieu, avec des « affirmations de puissance » reposant sur des armes de destruction massive, avec de nouvelles puissances nucléaires, et ne pas ignorer, enfin, que la redistribution des cartes en cours dans le monde pourrait nous mettre, un jour, face à des « puissances majeures », actuelles ou en devenir. C’est pour ces trois raisons que Jacques Chirac considère que la force de frappe demeure indispensable à la France. La France, disait ce discours, doit, d’abord, rester à même d’« infliger des dommages de toute nature à une puissance majeure qui voudrait s’en prendre à ses intérêts vitaux ». Elle doit, ensuite, avoir la possibilité d’effectuer des frappes ciblées sur les « centres de pouvoir » de puissances régionales contre lesquelles le choix n’est plus « entre l’inaction et l’anéantissement » depuis que le nombre de têtes nucléaires a été réduit sur certains des missiles français. Et la France doit, enfin, pouvoir dissuader une menace contre ses approvisionnements stratégiques ou contre ses alliés européens auxquels Jacques Chirac a redit, hier, que l’Union « devait se poser la question d’une défense commune tenant compte des forces de dissuasion existantes », c’est-à-dire française et britannique. La France offre à l’Europe sa force de frappe mais reste à savoir, petit problème, si elle en veut.

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