Elle était aussi intraitable avec ses amis qu’avec ses adversaires. Morte à Boston ce week-end, la veuve d’Andreï Sakharov, Elena Bonner, 88 ans, Lioussia pour ses proches, était une femme d’exception, une immense figure de la défense des droits de l’hommes qui avait forgée l’abominable XX° siècle, celui des deux Guerres mondiales, du nazisme et du stalinisme. Son enfance, elle l’avait passée au Lux, cet hôtel de Moscou où étaient installés les fonctionnaires de l’Internationale communistes, le Komintern, et les dirigeants en exil des PC étrangers. Ces hommes et ces femmes étaient les chevilles ouvrières du mouvement communiste, dévoués corps et âmes à leur foi, mais n’échappaient pas à la terreur stalinienne. Parce qu’ils avaient des liens avec l’étranger, qu’ils pouvaient exercer un regard critique sur la réalité soviétique et, éventuellement, la dénoncer un jour, ils étaient bien contraire regardés comme des traitres potentiels, des gens dont il fallait se méfier et dont les rangs s’éclaircissaient donc chaque matin. On ne se disait rien au Lux. Tout le monde avait trop peur de faire entendre le mot ou, même, l’inflexion de voix qui valaient disparition immédiate mais, dans un code qui s’était établi de lui-même, ces morts en puissance mettaient, chaque matin, leurs draps à la fenêtre pour dire qu’ils avaient survécu à la nuit. Quand il n’y avait pas de draps, on savait et c’est ainsi que le père d’Elena Bonner, fusillé, puis sa mère, quinze ans dans les camps du grand Nord, avaient disparu l’un après l’autre. Pour l’avoir vécu, Elena Bonner savait tout cela mais cela ne l’avait pas empêché d’adhérer au parti au début des années soixante parce que Khrouchtchev avait dénoncé les crimes de Staline au XX° Congrès, que les camps s’étaient vidés, qu’un enivrant espoir de libéralisation du régime s’était levé et qu’elle croyait à l’idéal de ses parents dont elle savait aussi bien la sincérité que le martyre. Cette femme, ce roc, était entière. Elle avait appartenu à cette génération des « Chestideciatniki », des soixantards qui avaient cru que le communisme pourrait encore tenir ses promesses d’utopie libératrice mais lorsque les chars de l’Armée Route eurent écrasé le printemps de Prague en août 1968, elle avait rendu sa carte pour devenir, à plein temps, ce qu’elle tendait à être depuis plusieurs années : une dissidente, aussi dévouée à la cause des droits de l’homme que ses parents l’avaient été au communisme, avec la même intransigeance, le même courage et la même abnégation. C’est ainsi qu’elle avait rencontré Andreï Sakharov, le père de la Bombe H, scientifique honoré par le régime mais devenu oppositionnel parce qu’il voyait son pays mal parti. A eux deux, sur tous les fronts, défenseurs de tous les persécutés et dénonciateurs de toutes les injustices, ils en étaient venus à incarner la dissidence à eux seuls. Il était l’académicien, elle était la militante. Elle était aussi bouillonnante qu’il était calme et, devenue veuve d’un prix Nobel rétabli dans ses droits par Mikhaïl Gorbatchev, devenue une icône internationale, elle avait repris le combat contre Vladimir Poutine dont elle aura été, jusqu’à son dernier souffle, l’intraitable adversaire.

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