Il y a contradiction dans les termes, disait hier un auditeur. « Social » et « marché » cela ne peut pas aller ensemble, disait-il à François Bayrou qui venait de parler de « l’économie sociale de marché », de ce modèle économique au développement duquel, dit l’article 1-3, § 3 du projet de Constitution, doit œuvrer l’Union. Il faut y revenir car, au-delà même du débat suscité par ce référendum, cette notion d’« économie sociale de marché » est et restera longtemps au cœur de toutes les empoignades politiques, à gauche, à droite, en France et dans tous les pays européens. L’expression elle-même vient de l’Allemagne d’après-guerre, quand la démocratie-chrétienne a entrepris de sortir ce pays de ses ruines en appuyant sa reconstruction sur l’organisation d’un dialogue social permanent entre patronats et syndicats, une protection sociale forte et un niveau de salaires élevé. Le succès de cette stratégie a fait celui du nom qui la désignait en Allemagne mais les pères de la prospérité allemande n’avaient en réalité rien inventé. Ils n’avaient fait que reprendre et enraciner en la faisant accepter par tous - droite et gauche, patronat et syndicats - une idée vieille comme le siècle et théorisée par les sociaux-démocrates suédois dans les années vingt, sous le nom « d’Etat de bien être », le fameux modèle suédois. Cette idée fut ensuite importée aux Etats-Unis par Roosevelt lorsqu’il eut à reconstruire l’Amérique après la crise de 29. Elle s’est appelée, là-bas, le « New deal », avant qu’on y traduise « Etat de bien être » par « Welfare State ». Elle a retraversé l’Atlantique, en 1936, avec le Front populaire français et s’est enfin imposée, après-guerre, en Grande-Bretagne et dans toute l’Europe, dans l’Europe démocratique du moins puisque que, dans le bloc communiste, s’est, au contraire, l’économie dirigée qui s’était imposée, le modèle soviétique. Il y avait également une protection sociale dans les pays communistes mais, outre qu’elle était nettement moins développée, le dirigisme a rapidement marché vers la faillite. Non seulement il n’y a ainsi pas de contradiction entre « social » et « marché » mais c’est dans l’économie sociale de marché, dans l’idée que la justice sociale favorise la croissance et le bien-être général en augmentant le pouvoir d’achat et la productivité, que s’est fondée la protection sociale à l’européenne, ce modèle auquel nous avons toutes les raisons d’être attachés et que le monde nous envie. Le problème, tout le problème, est que ce modèle est aujourd’hui menacé, à la fois par une nouvelle révolution industrielle, par l’apparition de nouveaux acteurs de la scène économique internationale et par le retour en force, sur cet arrière-plan, des idées libérales qui prônent, elles, le laisser-faire, le recul de l’Etat, la déréglementation et le remplacement de la solidarité sociale par des assurances privées. Autour de cette Constitution, et bien au-delà d’elle, tout le débat est de savoir comment défendre l’économie sociale de marché, comment la défendre contre le libéralisme. C’est la question, la mère de tous les débats.

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