Cela ressemble beaucoup à une révolution, à l’un de ces moments de basculement dans lesquels on entre sans même s’en rendre compte. Hier, à Washington, la Chambre des Représentants a massivement voté – 328 voix contre 93 – en faveur d’un projet de loi qui imposerait à 90% les primes octroyées aux cadres gagnant plus de 250 0000 dollars par an dans des entreprises ayant reçu plus de 5 milliards d’aide publique. Dans un pays où le mot « impôt » était devenu un gros mot depuis trois décennies, dans ce pays où l’élection de Ronald Reagan avait lancé, en 1980, cette « révolution conservatrice » dont les dogmes libéraux allaient si vite et si profondément remodeler le monde, la représentation nationale a, autrement dit, adopté un texte qui imposerait non pas seulement un nouvel impôt mais un impôt confiscatoire comme il n’en existe pas même dans les pays scandinaves. C’était, bien sûr, une réponse à l’indignation populaire – on en parlait mercredi – suscitée par la distribution de 165 millions de bonus aux cadres de la compagnie d’assurances AIG qui a bénéficié, depuis le mois de septembre, de 170 milliards d’aide publique. Les Représentants ont ainsi voulu mettre terme à ce qui devient une crise politique aux Etats-Unis. Ils ont voulu trancher, par la loi, un imbroglio juridique dans lequel ni la nouvelle direction d’AIG ni le département du Trésor n’avaient pu s’opposer aux versements de ces primes qui étaient légalement dues car prévues par les contrats de travail de ces cadres. Approuvés par Barack Obama, les Représentants ont entrepris de confisquer, par l’impôt, des bonus dont personne ne pouvait empêcher le versement mais on se tromperait à ne voir, là, qu’un cas isolé, sans signification politique, car un mot revient sans cesse, depuis le début de cette crise, dans les conversations, la presse et les débats américains. Ce mot, c’est celui de « greed » ou « greediness », l’avidité, la gloutonnerie, la rapacité – celle, en l’occurrence, des dirigeants des grandes entreprises, de ces managers dont la révolution libérale avait fait des héros des temps modernes, si glorifiés, si intouchables que leurs revenus n’étaient jamais contestés même quand ils atteignaient des montants aussi obscènes que totalement injustifiables. Depuis la crise, depuis que tant de ces grands patrons ont failli et entraîné l’économie mondiale dans la chute de leurs entreprises, les héros sont devenus des zéros ou, disons-le, des salauds, coupables de tout et, si les Etats-Unis ne remettent évidemment pas en cause la libre entreprise, ils reviennent sur une époque, celle de l’argent roi, aune et maître de tout. Les grandes fortunes n’ont plus bonne presse en Amérique. Elles n’y sont plus forcément considérées, bien au contraire, comme une marque de vertu et ce changement, cette révolution, n’en est sans doute qu’à ses débuts. On a déjà vu l’Etat revenir partout en force, les paradis fiscaux contraints d’abandonner le secret bancaire, la droite se diviser, en France, sur la question du bouclier fiscal. Un vent nouveau souffle et personne ne sait ce que sera la nouvelle ère qu’il annonce.

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