L’enjeu est grand. Si d’ici samedi, les communautés et courants politiques du Liban ne se sont toujours pas accordés sur le nom d’un successeur au chef de l’Etat sortant, ce pays entrera dans un vide institutionnel. C’est grave dans tout pays. Ca le serait encore plus dans celui-ci car le Liban est, premièrement, une mosaïque de chrétiens et de musulmans, deuxièmement une terre d’opposition entre les deux branches de l’Islam, sunnite et chiite, dont le conflit ne cesse de s’aviver dans toute la région et un Etat, enfin, que son voisin syrien ne se résout pas à reconnaître car il le considère comme un part de lui-même, arrachée par les découpages coloniaux. Si un consensus n’est pas trouvé d’ici samedi, le camp anti-syrien, l’essentiel des communautés chrétiennes plus les sunnites, élira un président à la majorité simple dont il dispose. Les alliés de la Syrie, les chiites et une partie des chrétiens, ne reconnaîtront pas ce président qui n’aura pas été élu, comme il le faudrait, à la majorité des deux tiers. Le Liban sera divisé de fait, l’économie paralysée et le Proche-Orient vivra une nouvelle crise rampante, menaçant à chaque instant de redevenir ouverte et d’aggraver encore la situation régionale. Tout n’est pas déjà perdu. Il reste quatre jours et quelques heures mais l’inquiétude monte tant que le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, présent sur place, tâchant par tous les moyens de trouver une solution, a laissé voir, hier, sa colère. « Je suis surpris, a-t-il dit. La France est surprise. Quelque chose achoppe. Quelque chose a bloqué. Quelque chose a déraillé et j’aimerais savoir qui a intérêt au chaos ». C’est, évidemment, toute la question. On ne peut pas sous-estimer le poids des rivalités et rancoeurs personnelles dans un pays où l’on s’entre-tue depuis bientôt quarante ans. Derrière ces conflits d’hommes et de clans, il y a également tout le problème des chiites, longtemps minoritaires et les plus pauvres mais qui constituent, aujourd’hui, la plus grande des communautés et ne veulent plus être laissés pour compte par les sunnites et les chrétiens. Les problèmes proprement libanais, ceux des équilibres internes de ce pays, sont une part non négligeable de l’équation mais le vrai problème est régional, redoutablement clair et simple. Toute la stratégie des puissances occidentales et des régimes sunnites, Etats-Unis, France et Arabie saoudite en tête, vise depuis des mois à isoler l’Iran, l’ancienne Perse, nation chiite, en rivalité avec le monde arabe et en voie d’accession à l’arme nucléaire, en essayant de résoudre les crises libanaise et israélo-palestinienne. L’ambition commune des pays arabes et occidentaux est de priver Téhéran des trois relais que ces crises lui offrent dans la région – la Syrie, les islamistes palestiniens du Hamas et le Hezbollah, la principale et puissante organisation des chiites libanais. C’est pour cela que Bernard Kouchner s’est six fois rendu à Beyrouth en six mois, pour cela que les Etats-Unis ont tant poussé à la relance des négociations israélo-palestiniennes mais l’intérêt de l’Iran n’est pas, dans ces conditions, que ces crises se résolvent.

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