Le monde était vraiment, hier, un village. De la Pennsylvanie où John Kerry faisait campagne à ces six pays de l’Union européenne - l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique, la Pologne, la Suède et la Grande-Bretagne - où les ouvriers de General Motors Europe manifestaient ou débrayaient pour défendre leur emploi, le débat de fond était le même. Tandis que le candidat démocrate invoquait Roosevelt et le New Deal des années trente, se revendiquait de cet héritage pour mieux s’opposer à Georges Bush et dénoncer l’appauvrissement des salariés américains, les salariés européens de General Motors, toutes frontières oubliées, se serraient, eux, les coudes sous la bannière du modèle social européen. Tous, le démocrate américain et les cols bleus européens, s’inscrivaient ainsi dans une même tradition politique, celle qui fait de la cohésion sociale et de la progression du pouvoir d’achat les moteurs essentiels du bien-être général, celle qui avait assuré la prospérité de l’Occident durant les premières décennies de l’après-guerre et que les libéraux battent en brèche depuis bientôt trente ans. Depuis les débuts de la « révolution conservatrice », depuis Margaret Thatcher et Ronald Reagan, les libéraux ont largement imposé l’idée que l’impôt tue la croissance, que l’Etat n’est pas la solution mais le problème et que la protection du Travail, loin de profiter aux salariés, les conduirait au chômage en limitant la capacités de profit et d’innovation des créateurs d’emploi que sont les entreprises et leurs actionnaires. Ces idées ne sont pas imposées sans raison. Elles se sont, au contraire, développées sur des réalités que sont, premièrement, l’apparition, sur le marché mondial, de nouveaux pays aux salaires très bas et aux charges inexistantes ; deuxièmement, le bouleversement des conditions de concurrence qui s’est ensuivi et, troisièmement, l’alourdissement constant du coût de la protection sociale provoqué par son élargissement exponentiel, l’allongement de la durée de la vie donc des années de retraite et les progrès, enfin, de la médecine qui ont partout creusé les déficits de l’assurance maladie. La critique libérale de ce qu’on appelle, d’un côté de l’Atlantique, le Welfare State, l’Etat de bien-être, et de l’autre, le modèle social européen, n’est pas infondée mais le fait est que les réalités qui l’ont portée ont aussi permis une inversion du rapport de forces entre le Capital et le Travail. On assiste aujourd’hui à une revanche du Capital sur les décennies où il était politiquement moins fort que le Travail. On en revient, aujourd’hui, et de plus en plus vite, à une société où le Capital estime n’avoir plus rien à négocier avec le Travail, à une société où l’arbitrage et la régulation de l’Etat sont niées, à cette brutalité sociale d’un siècle, le XIX°, où l’on n’avait pas encore compris que la loi de la jungle menait droit aux révolutions, qu’il n’y avait pas de vraie croissance si la masse des gens n’avaient pas de quoi acheter, que l’économie de marché court à sa perte si elle ignore le social. Ce sont ces vérités-là qui avaient fondé le New Deal dont John Kerry vient de relever le drapeau et qui définissent ce modèle européen dont les grévistes d’hier se réclamaient, de la Pologne à l’Espagne.

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