Le recteur de la mosquée Al Azhar du Caire a vivement critiqué Emmanuel Macron et réclame une loi mondiale contre la diffamation des religions. Un signe de la difficulté de faire comprendre la stratégie française contre l’islam radical, y compris auprès des tenants d’un islam « du milieu ».

La mosquée Al-Azhar, au centre du Caire, est une institution connue dans l’ensemble du monde musulman, même si cette religion n’a pas de « centre » ou de « Vatican » comme pour les catholiques.
La mosquée Al-Azhar, au centre du Caire, est une institution connue dans l’ensemble du monde musulman, même si cette religion n’a pas de « centre » ou de « Vatican » comme pour les catholiques. © AFP / Mohamed el-Shahed / AFP

Dans sa volonté de confronter l’islam radical, le gouvernement français a un problème, et il n’est pas situé en France. Il est dans la difficulté de faire comprendre sa stratégie, ses objectifs, et le contexte bien particulier français au monde musulman dans sa complexité.

Symbole de cette difficulté, la réaction très critique d’Al Azhar, la vieille institution islamique située au Caire, généralement considérée comme la plus haute instance sunnite, si ce concept a réellement un sens. Conservateur, mais pas radicale recteur d’Al Azhar, Cheikh Ahmed al-Tayeb, a d’abord vivement réagi au discours du Président Macron sur le « séparatisme », le qualifiant de « raciste ».

Al Azhar a également publié une longue déclaration après la décapitation de Samuel Paty, condamnant cet acte, mais ajoutant aussitôt une demande bien précise : l’adoption d’une législation mondiale sur la « diffamation des religions et de leurs symboles sacrés ». En d’autres termes, le meurtre n’est pas bien, mais les caricatures de Mahomet non plus.

Al Azhar n’est pas, comme on l’entend parfois, l’équivalent du Vatican pour les musulmans : il n’y a pas de Vatican musulman, et c’est peut-être une partie du problème. Néanmoins, cette institution millénaire reste une référence, même sans cadre contraignant.

C’est en tous cas avec le Cheikh al-Tayeb que le pape François a renoué en 2016 le dialogue entre catholiques et musulmans, interrompu sous Benoît XVI ; et c’est avec lui qu’il a signé l’an dernier un « document sur la fraternité humaine ».

Le recteur d’Al Azhar a aussi longuement reçu Emmanuel Macron lors de sa visite au Caire début 2019, ce qui n’a pas empêché les mots récents.

La difficulté tient à l’incapacité d’une partie du monde musulman, traditionnaliste et pas nécessairement islamiste, d’accepter la "laïcité à la française", concept qui reste bien français et peu exporté – même si l'un des seuls pays à l’avoir largement répliqué est le moins laïque dans les faits aujourd’hui, la Turquie !

Les échos déformés des débats et des décisions français alimentent cette incompréhension. En Asie ou en Afrique, il m’est arrivé de rencontrer des musulmans qui me demandaient pourquoi la France était contre l’islam. Pas simple de leur expliquer que ça ne se pose pas en ces termes.

Emmanuel Macron s’est exprimé récemment dans son discours sur le séparatisme, et prendra de nouveau la parole lors de l’hommage à Samuel Paty. Peut-être devrait-il songer à s’adresser aussi au monde sur ce volet devenu central non seulement de son mandat, mais de l’image internationale de la France. Non pas pour se justifier -il n’a de comptes à rendre qu’aux Français-, mais pour se faire comprendre, pour éviter qu’une fracture durable ne s’installe dans les esprits.

Il ne serait pas sain en effet de laisser s’installer dans le monde une petite musique selon laquelle la France serait contre, non pas l’islam radical, mais l’islam tout court.

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