Charlie-Hebdo est dans son droit. Que ses caricatures vous fassent rire ou grincer des dents, que celles dont on parle tant depuis hier, et jusqu’à la Maison-Blanche, paraissent détestables ou salutaires, personne n’aurait le droit de s’opposer à leur publication, pas plus au nom du respect d’une religion qu’au nom des intérêts supérieurs de la stabilité internationale.

Charlie-Hebdo est dans son droit car la liberté de la presse est essentielle à la démocratie mais cette même liberté autorise à dire aux caricaturistes et au directeur de cet hebdomadaire – … comment le dire en restant poli ? – que le sens politique leur a beaucoup manqué cette semaine.

Après des siècles de colonialisme, ottoman puis occidental, et des décennies de dictatures nationales, le monde arabe a renversé quatre tyrans et se bat contre un cinquième. Dans ce monde, c’est la liberté qui a entamé sa marche, fragile, difficile, encore incertaine et certainement longue et, pour l’heure, trois grandes forces s’y opposent.

D’un côté, des gauchistes aux libéraux en passant par les centristes de toute nuance, il y a une vaste mouvance moderniste et laïque, infiniment plus nombreuse qu’on ne le croit mais que ses divisions ont empêché de remporter les élections en Egypte comme en Tunisie.

De l’autre, il y a des partis issus de l’islamisme, portés au pouvoir par le conservatisme de ces sociétés dans lesquelles la religion et la petite bourgeoisie pèsent lourd, et ces partis ont médité l’échec de la théocratie iranienne désormais très impopulaire dans le monde arabe. Ils veulent entretenir de bonnes relations avec l’Occident dont ils ont besoin et qu’ils n’ont jamais rêvé, contrairement aux djihadistes, aux partisans de la guerre sainte, d’aller anéantir pour faire triompher la vraie foi. Ils tentent, en un mot, de suivre l’exemple des islamistes turcs devenus le premier parti de leur pays en acceptant la démocratie et passant de l’islamisme à « l’islamo-conservatisme ».

Libéraux en économie et attachés au respect des convenances religieuses, ils tendent ainsi à constituer une droite conservatrice et cléricale comme l’Europe en a connu jusque dans l’entre-deux-guerres et, face à ces partis de l’ordre et du mouvement, il y a d’autres islamistes, tantôt djihadistes tantôt simplement intégristes, des fous de Dieu qui voudraient le mettre aux commandes en imposant leur lecture du Coran.

Si l’on veut aider la liberté arabe, la chose à ne pas faire est d’aller aider ces islamistes-là, les forces du plus total obscurantisme, qui répètent nuit et jour que l’Occident serait en guerre contre l’islam et qu’il faut donc s’unir contre lui en s’unissant dans la religion, refuser la démocratie car il n’y a pas d’autre pouvoir que celui de Dieu et combattre les islamo-conservateurs, ces traîtres, avec encore plus de vigueur que les modernistes. Caricaturer l’islam et non pas les islamistes, enfoncer le clou après la vidéo sur Mahomet, c’est leur prêter la main, alimenter leur paranoïa et jouer ainsi contre la liberté arabe. On a le droit de le faire mais on a le devoir de critiquer ceux qui le font car, si nécessaire soit-elle, l’impertinence est aussi le contraire de la pertinence.

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