Mort au combat contre un groupe de rebelles venus de Libye, le président tchadien était un autocrate contesté, mais aussi un élément-clé de la lutte anti-djihadistes au Sahel. Sa mort fragilise la stratégie française.

Idriss Débry, militaire avant d’être chef d’État, ici en 2006, en tournée d’inspection de son armée.
Idriss Débry, militaire avant d’être chef d’État, ici en 2006, en tournée d’inspection de son armée. © AFP / SONIA ROLLEY / AFP

Idriss Déby était arrivé au pouvoir il y a trente ans, en prenant la tête d’une colonne de pick up armés, venue du Soudan, qui avait capturé N’Djaména, la capitale de son pays, le Tchad. Il est mort hier en résistant à l’arrivée d’une autre colonne de pick up rebelles, venue cette fois de Libye, au nord, et qui se dirigeait vers N’Djaména.

Ce récit de la vie d’un homme qui « vivait de la kalachnikov et qui est mort de la kalachnikov », pour paraphraser Eschyle, ne suffit pas à raconter le séisme géopolitique que provoque la disparition du Président du Tchad, qui a pris tout le monde par surprise. Car au-delà des luttes pour le pouvoir dans un pays qui, à l’exception de François Tombalbaye, son premier président en 1960, n’a pas eu un seul dirigeant arrivé au pouvoir par des voies légales, c’est toute la région et la stratégie française qui tremblent.

Idriss Déby était un autocrate sans états d’âme, et la France le savait d’autant mieux qu’elle l’a aidé à s’installer au pouvoir en 1990, et l’a sauvé, par trois fois au moins, de coups de force tentés par ses nombreux rivaux. Mais le Tchad est devenu une pièce maîtresse dans la lutte anti-djihadistes dans toute l’immensité sahélienne ; et, pour Paris, cette considération valait bien de fermer les yeux sur ses abus ; à commencer par la parodie électorale dont les résultats sont arrivés alors qu’il était déjà à l’agonie.

Le rôle du Tchad dans la lutte anti-djihadiste est double : c’est d’abord à N’Djaména qu’est installé le quartier général de l’opération Barkhane, les 5200 soldats français engagés contre les djihadistes ; mais, surtout, l’armée tchadienne est considérée comme la plus aguerrie du G5-Sahel, et Idriss Déby avait envoyé 1200 de ses hommes aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso.

Par une comparaison osée, le Tchad était parfois décrit comme une « Prusse » africaine, une armée forte et un pays stable au cœur d’une région déstabilisée de tous les côtés : la Libye au nord, en chaos depuis dix ans, la Centrafrique au sud, véritable ventre mou, le Darfour soudanais à l’Est, et enfin le Lac Tchad et le Sahel à l’Ouest.

Mais la « Prusse » a perdu son chef, et on fait mine de découvrir qu’elle n’était pas si stable. Il y a de quoi s’interroger sur la suite des événements, avec le fils du Président qui s’installe, sans légitimité, au pouvoir, une rébellion armée, et une incertitude générale.

Cette situation fragilise incontestablement la stratégie française. A Paris, on sait qu’il n’y aura pas de victoire militaire au Sahel – pas plus qu’il n’y en a eue en Afghanistan après vingt ans de guerre américaine dont Joe Biden vient d’annoncer la fin.

Toute la stratégie française, surtout après le sommet qui s’est justement tenu à N’Djaména en février, consistait à encourager le retour des États dans les zones reprises aux djihadistes, et la montée en puissance des États de la région. Le Tchad privé de son maréchal-président montre à quel point cette approche est, sinon déconnectée des réalités, au moins ancrée dans le long terme. Ce n’est pas Idriss Déby que le communiqué de l’Élysée pleurait hier, mais l’acteur -contestable, mais incontournable- d’une politique régionale. Pour l'heure, Paris semble s'accommoder du fils d'Idriss Déby, faute de choix.

La France n’a pas de stratégie de rechange, et considère que les risques d’un retrait à l’américaine sont trop grands. Elle se condamne à rester, qu’elle le veuille ou pas, le gendarme d’une zone sahélienne devenue hier un peu plus déstabilisée.

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