On ne comprend pas. On ne comprend pas qu’un pays, l’Algérie, qui a une armée, un Etat, des revenus aussi, considérablement grossis par la hausse des prix du pétrole, qu’un pays plutôt riche dont l’élite est remarquable et la presse incroyablement libre, qu’un tel pays en soit à 90 morts en quatre jours, 270 depuis, le 27 novembre, début du ramadan, 1200 depuis le mois de juillet, en moyenne 200 morts par mois depuis six mois, civils pour la plupart, égorgés, massacrés dans des conditions qui défient l’entendement. On comprend si peu que la tentation est de se dire - on le dit de plus en plus - que tout cela ne peut qu’être l’œuvre de l’armée, de militaires qui organiseraient ces tueries puisqu’ils ne les empêchent pas. A l’appui de cette thèse, les arguments de manquent pas. Il est vrai qu’une poignée de généraux, d’active ou retraités, fait la loi en Algérie, que ces hommes issus de la guerre d’indépendance tirent, quarante ans après, les fils de puissants réseaux d’influence, qu’ils contrôlent les services secrets et se sont attribué une bonne part des richesses algériennes. En Algérie comme dans tous les anciens pays socialistes, entreprises d’Etat et parti unique, les privatisations des années quatre-vingt dix ont en effet été organisées au profit de la classe dirigeante, des militaires en l’occurrence. Abritée derrière des bataillons de prête-noms, la classe dirigeante est devenue la classe possédante et ces fortunes de l’état-major ont été si mal acquises, non pas investies de surcroît en Algérie mais cachées dans les paradis fiscaux, que les généraux n’auraient aucun intérêt à ce qu’une normalisation de la situation puisse permettre de leur demander des comptes. En ce sens, les maquis islamistes ne font pas qu’ensanglanter l’Algérie, égorger des lycéens dans leurs dortoirs, massacrer des villages entiers et enlever des jeunes filles pour en faire, on dit ainsi, des « épouses d’un jour ». Les maquis permettent aussi aux généraux et à leurs obligés, aux hommes de l’économie mafieuse, de dormir sur leurs deux oreilles. Les généraux ont d’autant moins envie de risquer leur réputation militaire et la vie de leurs hommes que la barbarie des maquis les arrange mais cette connivence de fait, cette odieuse ambiguïté, ne font pas d’une complicité objective une complicité organisée, des fous de Dieu des marionnettes des généraux. Il y a des agents infiltrés qu’on sait utiliser, mais ils sont infiltrés dans des maquis existants. Il y a des assassinats qu’on met sur les dos des islamistes mais avec d’autant plus de facilité qu’ils auraient pu les commettre. Il y a des pics de terreur qu’on laisse atteindre pour décupler la peur et le besoin d’ordre mais le premier crime des militaires n’est pas de tirer les ficelles de la terreur – ils ne font que s’en servir. Leur plus grand crime et de défendre leurs privilèges, d’empêcher toute démocratisation, de verrouiller la situation économiques et politique avec tant d’énergie que l’islamisme puisse, malgré ses crimes, conserver ses maquis, passer auprès de jeunes illuminés pour un feu purificateur lancé par Dieu, comme un déluge, à l’assaut de la corruption militaire. Le drame algérien n’a rien de mystérieux. Cherchez l’argent.

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