Ce « oui » est massif. L’abstention ne l’est pas moins. Il y a des leçons à tirer des deux. On ne peut d’abord pas sous-estimer le fait que près de 60% des Espagnols ait tout simplement ignoré ce scrutin. Pour eux, ce n’était ni « oui » ni « non ». C’était l’indifférence et dans un pays où l’entrée dans l’Europe et la sortie du fascisme n’ont fait qu’un, dont le retard économique n’aurait pas été comblé aussi vite sans les aides européennes, où l’Europe, en un mot, signifie tout à la fois progrès et liberté, un tel pourcentage est lourd de sens. On ne peut pas le relativiser en rappelant qu’il avait été presque aussi important aux dernières élections pour le Parlement de l’Union car cette constance souligne, au contraire, que problème il y a. On ne peut pas, non plus, se contenter de l’expliquer par l’absence de suspens, par la convergence de la droite et de la gauche espagnoles qui s’étaient retrouvées là, malgré la virulence de leurs affrontements, pour appeler ensemble au « oui » car cette unanimité aurait, bien au contraire, dû souligner l’importance de l’enjeu. Non ! A invoquer ces mauvaises raisons, on ne ferait que s’aveugler. Même dans un pays comme l’Espagne, la construction européenne ne mobilise pas les Européens, ne les passionne pas, mais pourquoi ? La cause en est que l’Europe est au milieu du gué. D’un côté, elle est déjà tellement unie par un demi-siècle d’histoire, s’est déjà tellement et si vite élargie, s’est déjà dotée de tant de règles et d’institutions commune, qu’en dehors de quelques spécialistes et d’une minorité de citoyens assez enthousiastes pour s’être plongés dans les textes, personne ne s’y retrouve plus. Qui fait quoi ? Comment ? Rares sont les Européens qui le comprennent, qui ont le sentiment de pouvoir peser sur ce que leurs gouvernements décident à Bruxelles. D’où ce désintérêt, cet éloignement, cette colère, parfois, dans des pays comme la France ou la Pologne mais, d’un autre côté, chacun sent si bien, au fond de soi, que nous ne nous porterions pas mieux mais moins bien sans cette marche vers l’union, que nous avons des traditions et une culture politique communes, que nous avons besoin de cette unité continentale pour peser, économiquement et politiquement, face à la Chine ou aux Etats-Unis que personne ne veut vraiment risquer de défaire ce qui a été fait. Nous en sommes là. Nous manquons encore de forces politiques pan-européennes proposant aux Européens des programmes pour l’Europe. Nous manquons des débats qui donneraient vie aux institutions de l’Union. Nous manquons d’objectifs concrets et mobilisateurs, dans l’enseignement, la recherche, les systèmes de transport, d’une dimension européenne de la politique et, au regard de cette faiblesse, ces près de 77 % de « oui » espagnols constituent, abstention ou pas, un extraordinaire résultat. Il ne s’est trouvé que 17 % d’Espagnols, beaucoup moins encore par rapport aux inscrits, assez opposés à ce projet de Traité pour aller lui dire « non ». C’est peu, très peu. Cela rend encore plus insupportables et criants ces manques de l’Union.

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