C’est en Europe qu’a été inventée, dès les années soixante, la négation du génocide des Juifs par le Troisième Reich. Ce sont des Européens, idéologues d’extrême droite ou enfants perdus de l’ultra gauche en quête d’anticonformisme, qui ont les premiers affirmé que l’Holocauste ne serait qu’un mensonge historique, fruit d’une conspiration juive, mais c’est dans les pays musulmans que ce délire a trouvé son public. C’est là-bas que les négationnistes sont lus, cités et admirés comme des martyres de la vérité. C’est là-bas qu’on les croit, non pas tout le monde mais beaucoup de gens, car ils viennent y conforter l’idée, fortement ancrée, qu’Israël serait une simple création des anciennes puissances coloniales et de l’impérialisme, de l’Europe et des Etats-Unis, un instrument politique façonné par les Occidentaux pour garder un pied au Proche-Orient et continuer d’y humilier et diviser les musulmans. Cette vision de la naissance et de la survie d’Israël prend elle-même ses racines dans l’Histoire d’une région où les ingérences étrangères ont été, depuis l’Empire ottoman et même plus tôt encore, si nombreuses que la théorie des complots internationaux, britanniques hier, américains aujourd’hui, tend à y donner désormais réponse à tout. C’est ainsi que le complot du mensonge cher aux négationnistes a rencontré l’explication de tous les malheurs du Proche-Orient par des complots occidentaux. Les négationnistes ont fourni le chaînon manquant, donné une cohérence interne au victimisme de cette région. Ce processus de fusion d’un antisémitisme européen et de l’antisionisme musulman est parfaitement clair et explicable mais ses dégâts sont atterrants. Outre que le monde arabe a ainsi importé, et ressuscité, l’antisémitisme que l’Europe a répudié, outre que s’y véhiculent désormais les images de Juifs mangeurs d’enfants et conspirant à la domination du monde, le complot dont le monde arabe se croit victime tend de plus en plus à devenir un complot juif dont le mythe obscurcit les esprits et dispense de toute analyse. Si ce complot, le « lobby » comme on dit, explique les malheurs et le retard du monde arabo-musulman, cela permet d’oublier que cette civilisation, un temps la plus brillante du monde, a amorcé son déclin le jour où elle s’est refermée sur l’interprétation la plus littérale de sa foi par peur de se dissoudre. Cela permet de ne pas voir que c’est ce déclin qui a permis les dominations étrangères et non pas l’inverse et que le malheur fondamental du Proche-Orient aura été, au XX ième siècle, de ne pas avoir su retourner la modernité contre les puissances coloniales, de ne pas leur avoir pris la démocratie comme l’Inde l’a fait, et d’avoir préféré résister par l’enfermement dans l’intégrisme d’une identité religieuse. Cela dispense, en un mot, d’analyser les erreurs qui continuent d’empêcher une renaissance semblable à celle que l’Asie connaît aujourd’hui et cela empêche de voir en Israël ce qu’il est, non pas un vestige du colonialisme européen, non pas un instrument de l’Occident, mais une affirmation nationale, singulière mais semblable à tant d’autres.

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