Comment lire ce discours ? Editorialistes ou universitaires, les Américains s’y perdent eux-mêmes, tant le sens en était ambigu. Les uns ont entendu ce qui y était, ce mot de « liberté » revenu quarante et une fois dans la bouche du président américain, ce mot qui est la dernière justification possible de l’intervention en Irak et qui sonne, donc, comme une justification anticipée de nouvelles aventures, en Iran peut-être. Rien ne ressemble plus au premier Georges Bush que le second, disent ceux-là et, de fait, il n’y a de différence entre l’un et l’autre lorsque ce Président réélu explique en prêtant serment que « les événements et la raison nous mènent à la conclusion que la survie de notre pays dépend de plus en plus du succès de la liberté dans d’autres pays » et ajoute : « Le plus grand espoir de paix chez nous est le développement de la liberté dans le monde entier ». Si la « survie » de l’Amérique en dépend, cela peut, oui, préfigurer d’autres guerres mais, en même temps, deux mots manquaient dans ce discours d’investiture, « Irak » et « terrorisme », comme si Georges Bush n’avait pas voulu rappeler les deux obsessions de son premier mandat et annonçait ainsi un tournant. C’est l’autre clé d’interprétation de ce discours, son autre lecture qui s’appuie, elle, sur d’autres phrases, encore plus claires. « Aujourd’hui, l’Amérique adresse un nouveau discours aux peuples du monde. Que tous ceux qui connaissent la tyrannie et le désespoir le sachent : les Etats-Unis n’ignoreront pas votre oppression ni n’excuseront vos oppresseurs. Lorsque vous vous lèverez pour votre liberté, nous nous lèverons avec vous ». Ce n’est autrement dit plus à l’Amérique de renverser les dictatures mais à leurs victimes de le faire et ce « nouveau discours » s’entend encore mieux lorsque Georges Bush ajoute : « Tous les alliés des Etats-Unis peuvent le savoir : nous tenons à votre amitié, nous nous fions à vos conseils et votre aide nous est précieuse. L’effort concerté des pays libres est un prélude à la défaite de nos ennemis ». Un « prélude » n’est pas une condition. C’est en revanche une étape, une étape presque indispensable, une étape de concertation – bref, le contraire de ce qui s’était passé avant l’Irak et il y a là un évident écho de ce que la nouvelle secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, indiquait avant-hier devant le Sénat en déclarant que « le temps de la diplomatie était venu ». Alors, quelle interprétation retenir ? Les deux sont possibles mais quand le discours est ambigu, c’est aux faits qu’il faut s’en tenir, à quatre réalités en l’occurrence. La première est que les Etats-Unis sont tellement embourbés en Irak qu’on les voit mal se lancer dans de nouvelles aventures. La deuxième est que Georges Bush n’aurait pas assez d’hommes pour cela car il lui en manque, déjà, à Bagdad. La troisième est que l’opinion américaine regrette désormais la guerre d’Irak et la quatrième est que la Grande-Bretagne ne veut pas d’une aventure iranienne, que la Pologne se retire d’Irak, qu’il n’y a plus d’alliés européens pour soutenir l’exportation de la démocratie par la guerre.

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