Rien n’est plus beau, émouvant, bouleversant que la liberté, non pas la liberté dont on bénéficie et n’a même plus conscience mais celle qu’on vient de recouvrer, après 23 ans de dictature en l’occurrence. Tunis est une fête, inouïe, invraisemblable, un gigantesque forum permanent de la parole retrouvée dans lequel chacun interpelle l’autre – pince-moi, est-ce vrai ? – raconte son histoire, dit ses espoirs, quête l’approbation et parle, parle, parle à n’en plus finir. Avenue Bourguiba, hier, le Bastille République de cette révolution, en plein centre ville, il y avait un gigantesque attroupement devant la vitrine d’une librairie. Les gens se poussaient du coude pour mieux voir. On ne pouvait pas approcher, que demander ce qui se passait et une dame m’a expliqué entre colère et joie : « la voix brisée d’émotion : « Ils exposent les livres interdits sous Ben Ali, ce voleur, cet assassin, ce cochon ». Les titres étaient en arabe d’un côté, en français de l’autre et tous parlaient de démocratie et de réforme de l’Islam et l’on regardait cela comme le plus précieux des biens, comme de l’eau dans le désert. Soudain un brouhaha. La manif du jour vient d’enfoncer un barrage de police dans des hurlements d’allégresse où le mot de « dignité » revient sans cesse. La foule, classes moyennes et toutes générations confondues, marche vers la place Mohammed V, tourne à gauche et se dirige vers un immense immeuble de verre, le siège du RCD, le parti du président déchu. Au passage on envoie fleurs et baisers aux soldats juchés sur leurs chars. La Tunisie aime son armée qui n’a pas participé à la répression et mène la chasse aux miliciens de l’ancien régime qui jouent les casseurs dans l’absurde illusion que le désordre pourrait faire regretter Ben Ali. Les soldats sourient. Les policiers qui se sont laissé déborder sans réagir fument comme des pompiers et quêtent la fraternisation avec des manifestants qui les ignorent superbement et, devant le RCD, une négociation s’engage avec un colonel, parfaitement maître de lui. Ou bien, disent les porte-parole des manifestants, vous faîtes enlever de la façade ces lettres d’or qui proclament Rassemblement constitutionnel démocrate ou bien nous forçons les grilles et ne répondons de rien ». Le colonel sort son portable, demande des consignes, raccroche et explique que non, qu’il faut de la patience, des étapes. Les rangs se serrent, la foule avance. Le face-à-face dure près de quatre heures et les militaires cèdent. Les lettres d’or tombent l’une après l’autre dans un bruyante chute saluée de cris de joie et lorsqu’une centaine de barbus se mettent ostensiblement en prières et la ponctuent d’Allah Akbar, Dieu est grand, personne ne se retourne, personne ne les voit même parce que la liberté est la liberté mais qu’ils n’intéressent rigoureusement personne. Tunis est une fête, la plus belle des fêtes, mais l’opposition démocratique fait ses calculs. Si la saison touristique est perdue, si les entreprises étrangères paniquent, le chômage va exploser et, sous six mois, un an, la misère aura fait regretter la stabilité de la dictature et ouvert un boulevard aux islamistes. L’économie menace la liberté. D’immenses nuages pourraient bientôt assombrir cette allégresse. Alors pas d’hésitation pour vos vacances : c’est la Tunisie, solidarité oblige.

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