Troisième volet de notre série sur la Turquie, avec aujourd'hui celui qu'on appelle parfois le sultan Erdogan.

Erdogan est-il un démocrate ?
Erdogan est-il un démocrate ? © AFP / Adem Altan

Troisième volet de cette série « limitée » sur la Turquie avec aujourd'hui celui qu'on appelle parfois le sultan Erdogan. Et cette question où je sais que l'on m'attend au tournant, et je le comprends d'ailleurs : Recep Tayyip Erdogan est-il un démocrate ? La réponse la plus claire et la plus simple est NON. Non, le président turc n'a rien d'un démocrate. Point barre.

Mais, est-ce que cette réponse épuise le problème ? Evidemment, non. Je vais prendre le temps de m'expliquer. Par exemple, Erdogan et son parti, l'AKP, sont des fervents partisans de la démocratie électorale. C'est-à-dire des élections libres et non faussées. Evidemment, me répondra-t-on, ils les remportent toutes depuis 2002. Et lorsqu'ils ne les gagnent pas, ils en organisent d'autres. C'est ce qu'il s'est passé en 2015 : en juin, l'AKP perd des législatives ; en novembre, rebelote et une victoire à la clé. L'idée, derrière cette volonté de remporter à tous prix les élections est, à terme, de modifier la constitution pour adopter un système présidentialiste. En clair : le plus de pouvoirs possibles entre les mains du président qui se trouve être Erdogan soi-même. Là vous me dites : danger ! Démocratie confisquée ! Coup d'Etat permanent ! Et je fais volontairement allusion à ce pamphlet écrit par François Mitterrand en 1964, c'est-à-dire dans les années qui ont suivi l'adoption de la 5ème République en France. Parce que le modèle quasi unique d'Erdogan, c'est précisément De Gaulle et notre bonne vieille 5ème République. Autrement dit, voilà un homme qui rêve d'un destin à la De Gaulle, version 1958, et d'un pouvoir qui est aujourd'hui celui de François Hollande.

Certes, mais encore faut-il que ce pouvoir présidentiel soit entre de bonnes mains... Effectivement, la démocratie est une route à double sens. D'un côté, il faut être élu loyalement et selon les règles communes – la constitution – mais de l'autre, il faut accepter des limites plus ou moins importantes. Ces limites on les connait : séparation strictes des pouvoir – c'est-à-dire droit d'opposition, justice indépendante et liberté d'expression. Il faut par exemple accepter des médias indépendants et des juges tenaces et libres d'enquêter. Et c'est évidemment sur tous ces points qu'Erdogan n'est plus, mais alors plus du tout, un démocrate. Il n'a jamais hésité à destituer des juges gênants et des procureurs trop soupçonneux et à mettre en prison des journalistes, voire à fermer des journaux. Le moyen le plus simple de comprendre sa vision de la démocratie est de le laisser parler ! Pour Erdogan, « la démocratie est comme un train. Une fois que à destination (c'est-à-dire une fois que vous avez gagné les élections), vous pouvez en descendre ».

Reste le problème de sa version de l'islam politique... C'est d'ailleurs sur ce point que se cristallisent toutes les haines. En résumé, la fine couche des intellectuels et de la bourgeoisie stambouliote haïssent tout ce qui relève de l'islam politique et préfèrent même les militaires à l'AKP. La Turquie n'est pas la seule : on connait ce phénomène en Egypte mais aussi en Algérie : plutôt les généraux que l'islam politique. Derrière cela, il y a un mépris profond du peuple, sensé voter pour tout ce qui présente aux élections teinté d'islam. Et c'est vrai que, lorsqu'on regarde les résultats électoraux, c'est la Turquie profonde, rurale, industrieuse qui vote AKP. Le petit peuple d'Anatolie, les banlieues d'Ankara et d'Istanbul ou les villes traditionnellement conservatrices, comme Bursa. Tant que ces élites européanisées, étudiantes et citadines n'auront pas trouvé la clé politique pour parler à l'immense majorité des Turcs, Erdogan continuera de remporter élection après élection sans même avoir besoin de les truquer. En autocrate qu'il est.

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