Les mots les plus simples sont toujours les plus forts. C’était pour ménager ses alliés américains, s’en démarquer sans rompre avec eux, que Tony Blair avait choisi de qualifier Guantanamo « d’anomalie » plutôt que « d’abomination », de « scandale » ou de « violation caractérisée du droit ». Si ce mot a fait fortune, si c’est celui qu’emploieront aujourd’hui les représentants de l’Union européenne devant Georges Bush, c’est pourtant qu’il dit le mieux ce qu’il y a de plus inacceptable et dangereux dans cette réinvention de l’oubliette par la plus puissante des démocraties du monde. Par un pays tout entier fondé sur le droit et, avant tout, sur le premier d’entre eux, le droit à un procès équitable et contradictoire. Le plus effroyable avec Guantanamo, n’est pas le harcèlement constant des prisonniers, les cages dans lesquelles ils sont enfermés ni même qu’ils n’aient aucun moyen ni de contester leur détention ni de savoir combien de temps elle durera. Au chapitre de l’horreur, il y a bien pire encore dans bien des prisons de bien des pays. Les rapports des organisations de défense des droits de l’homme sur ce que les tortionnaires peuvent inventer ne le disent que trop, mais l’insupportable, à Guantanamo, est qu’une démocratie y foule aux pieds tous les principes de la démocratie. C’est là qu’est « l’anomalie », l’abomination des abominations et pas seulement parce que les Etats-Unis se placent ainsi dans la position du policier qui arrondit ses fins de mois dans le milieu. Le plus grave n’est pas que l’Amérique se couvre là de honte mais qu’elle fasse une moquerie des principes dont se réclament l’ensemble des démocraties. Dès lors qu’il y a Guantanamo, Abu Ghraïb et les avions de la CIA, quels titres reste-il en effet aux démocraties, Union européenne comprise, pour protester contre les violations des droits de l’homme de par le monde et tenter d’étendre l’état de droit ? « Que faites-vous donc » ? « Que tolérez-vous, donc, que l’une d’entre vous fasse ? », peuvent aujourd’hui répondre les dictatures qui, elles aussi, invoquent le terrorisme pour se justifier. C’est à l’idée même de démocratie que les Etats-Unis portent atteinte à Guantanamo et il suffit, pour s’en convaincre, de lire ce qu’André Gratchev, l’ancien porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev, écrivait samedi dernier dans le Herald Tribune à propos du recul de la démocratie en Russie. Constatant que les Etats-Unis « paraissent ne plus se soucier de défendre les valeurs morales et les principes démocratiques qui avaient permis la victoire occidentale sur l’idéologie communiste », il écrivait que « la conséquence en avait été, pour les forces démocratiques en Russie et ailleurs, de les affaiblir face à leurs adversaires conservateurs, nationalistes ou fondamentalistes ». « Les démocrates russes n’ont pas besoin de l’Ouest comme d’un protecteur ou d’un sponsor mais comme d’un modèle, poursuivait-il, mais quand ils se réfèrent à ce modèle, on leur répond désormais « Ecoutez, ils ne font pas mieux que nous ».

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