C’était injouable, personne n’y aurait cru, mais un homme y est arrivé. En proposant, mardi soir, de réaliser d’un coup une grosse économie budgétaire en renonçant à la dissuasion nucléaire – « Seize milliards par an qui ne servent absolument à rien », a-t-il dit – Michel Rocard a su former un front uni de la gauche et de la droite françaises qui, comme un seul homme, lui sont tombés dessus à bras raccourcis.

Il y a bien eu Noël Mamère pour lui lancer un amical : « Bienvenue au club ! ». Le député vert a chaleureusement approuvé l’ancien Premier ministre en expliquant que l’abandon de la dissuasion ne permettrait pas seulement de faire des économies mais d’accélérer, aussi, la sortie du nucléaire civil à laquelle, par parenthèses, Michel Rocard est totalement opposé mais, en dehors de ce seul et embarrassant soutien, quel tollé !

A droite, Alain Juppé et les présidents des groupes parlementaires UMP de l’Assemblée nationale et du Sénat se sont étranglés d’indignation. Malgré ses nombreuses convergences avec Michel Rocard, l’ancien ministre des Affaires étrangères a estimé qu’il s’agirait là d’une « très, très grave erreur stratégique » à l’heure, notamment, où l’Iran cherche à se doter de la bombe et, à gauche, les condamnations n’ont pas été moins sévères.

« La dissuasion est un élément déterminant de notre sécurité, notre assurance-vie », a sèchement rappelé le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, et le président de la République lui-même, interrogé à Rio de Janeiro, a asséné que « renoncer à la dissuasion nucléaire pour des raisons budgétaires n’était pas aujourd’hui la position de la France ».

On comprend l’unanimité de ces réactions. Outre que la force de frappe ne coûte pas seize milliards par an mais sur cinq ans, elle contribue grandement au poids international de la France en l’inscrivant dans le club des puissances nucléaires et assure son indépendance nationale en lui donnant les moyens d’une défense autonome. Au même titre que le siège de membre permanent du Conseil de sécurité, elle fait partie du patrimoine national, un patrimoine auquel ni la gauche ni la droite n’ont même jamais songé à renoncer et en tout cas pas unilatéralement parce qu’il faut réduire les dépenses, mais n’y avait-il pour autant que lubies dans le propos de Michel Rocard ?

Pour peu qu’on l’inscrive dans un contexte plus large que celui du bouclage d’un budget, la réponse est « non ». A terme, il n’y avait rien là d’insensé sur le fond pour trois raisons. La première est que le seul véritable moyen d’empêcher la dissémination nucléaire serait d’interdire l’arme atomique à tous et donc à ceux qui la possèdent déjà. La deuxième raison est que cet inutile héritage de la Guerre froide conduit aujourd’hui à déployer des boucliers antimissiles à l’efficacité douteuse et au coût exorbitant. Et la troisième est qu’il serait plus que temps, avec ou sans armes nucléaires, de mutualiser la Défense européenne pour permettre à l’Europe de réaliser des économies de masse et de s’affirmer sur la scène internationale. Comme tout esprit libre, Michel Rocard a une grande et dérangeante utilité.

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