Pour qui suit leurs campagnes, il n’y a pas de doute. D’un meeting à l’autre, les chefs de file des cinq grands courants politiques paneuropéens – socialistes, conservateurs, Verts, centristes et gauche de la gauche – martèlent tous inlassablement que le président de la prochaine Commission devra être l’un des leurs, qu’il devra procéder de la majorité que les électeurs auront envoyé siéger, dimanche, au Parlement européen et que la démocratie serait purement simplement violée si ce n’était pas le cas.

Il n’y a aucune raison de douter de leur sincérité. Tous veulent vraiment obliger le Conseil européen, l’assemblée des 28 chefs d’Etat et de gouvernements, à vraiment tenir compte, comme le prévoit le traité de Lisbonne, de l’expression du suffrage universel. Tous le veulent car ils savent que, si ce n’était pas le cas, les élections européennes n’auraient plus grand sens, que les citoyens de l’Union auraient moins que jamais le sentiment de pouvoir peser sur ses décisions et que le divorce s’en accentuerait entre les Européens et l’Europe.

Non seulement les cinq forces en lice le veulent mais elles ont les moyens de l’imposer car, si c’est au Conseil qu’il revient, de par les traités, de proposer le nom d’un candidat à la tête de la Commission, ce candidat ne peut pas en devenir le président sans avoir reçu l’investiture du Parlement. L’affaire serait donc pliée. On marcherait vraiment vers une évolution fondamentale des institutions européennes puisque la Commission, l’instance à laquelle les traités donnent le pouvoir de proposer les lois et les politiques européennes, serait désormais élu au suffrage universel – indirect mais universel – exactement comme l’est un Premier ministre en régime parlementaire. L’enjeu est énorme. C’est tout le fonctionnement de l’Union qui en serait modifié sauf…

Sauf que les sondages se suivent et se ressemblent et qu’aucun des partis n’aura de majorité absolue, pas même en coalition. Nullement désireux de voir s’affirmer dans l’Union un pouvoir paneuropéen pouvant concurrencer celui qu’ils détiennent aujourd’hui presque exclusivement, les dirigeants des 28 Etats membres pourront en conséquence tenter d’en rester à la situation présente en proposant un candidat de leurs, un homme ou une femme qui leur devrait ses fonctions et qui ne ferait qu’appliquer leurs décisions, comme c’est aujourd’hui le cas. Ce serait une occasion ratée pour l’Union à moins…

A moins que les députés élus dimanche ne réussissent à désigner entre eux, un candidat de compromis et ne refusent d’accorder leur investiture à quiconque d’autre. Ce serait une crise, une crise que Jacques Delors vient d’appeler les Etats à éviter en se conformant à la volonté parlementaire, mais une crise qui verrait s’affirmer un Parlement représentant l’électorat de l’Union.

Quelle que ce soit son issue, cette crise montrerait qu’il y a deux chambres européennes, le Conseil qui est celle des Etats et le Parlement qui est celle de l’union, et qu’il faut rééquilibrer leurs pouvoirs pour donner un vrai poids à ces citoyens européens sans lesquels l’Union ne pourra plus longtemps perdurer. Si les Etats ne le comprennent pas, cette crise serait, autrement dit, bénéfique et le futur Parlement se devrait de l’engager.

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