Un souvenir, non pas de 68 mais de 89. Correspondant du Monde dans l’URSS de la Perestroïka, je me trouve à Tartu, cœur de l’ébullition indépendantiste qui montait alors en Estonie, aujourd’hui pays membre de l’Union européenne, quand l’une des figures du mouvement me dit, devant l’Université : « C’est ici qu’avaient commencé nos manifs de 68 ». Personne n’en avait jamais rien su. On l’a bien oublié mais, même dans la République soviétique d’Estonie, il y eut un 68 car ce mois de Mai français ne fut qu’un moment national d’un ébranlement international. Beaucoup de polices, sous toutes les latitudes, en ont longtemps cherché le chef d’orchestre – un service secret adverse, naturellement – mais cet ébranlement n’était que l’œuvre d’une génération, les baby-boomers, ces enfants de l’après-guerre qui, devenus jeunes adultes, contestaient et rejetaient, spontanément, totalement, partout, l’ordre datant de 1945. Le 68 français n’a pas connu le massacre de la Place des Trois cultures, à Mexico. Aucune armée étrangère n’est venue l’écraser, contrairement à ce qui allait se passer, en août, à Prague. Les soixante-huitards ont évité la dérive terroriste des gauchistes allemands, italiens ou japonais. Ils n’ont pas pris le maquis, comme en Amérique latine. Les 68 furent, partout, très différents. Les révoltes des années soixante ont toutes été enracinées dans des situations nationales spécifiques mais, partout, une génération, massive et adulée comme l’incarnation de la paix, arrivait à l’âge d’homme dans des universités débordées par ses effectifs et des sociétés encore si marquées par la guerre qu’elles n’aspiraient certainement pas aux tourmentes du changement. Cette génération avait son uniforme (le jean, car il n’y avait plus ni garçons ni filles mais une « jeunesse »). Elle avait sa culture (le rock and roll car il fallait que ça roule et que ça secoue) et une farouche volonté, surtout de se libérer des tabous sexuels, encore si forts à l’époque. Cette génération voulait refaire le monde à sa main, changer la politique, et elle ne l’a pas seulement fait en imposant le féminisme et la libération sexuelle. Le 68 français a permis le retour de l’alternance en jetant les bases d’une gauche non communiste. Les jeunesses allemande, italienne, japonaise, espagnole et portugaise ont marqué la vraie rupture avec le passé fasciste. En Amérique latine, cette génération a annoncé l’actuelle prise d’indépendance vis-à-vis des Etats-Unis. Les radicaux américains ont sonné le glas de la ségrégation raciale et arrêté la guerre du Vietnam. En URSS, ce sont les soixantards de l’appareil soviétique, les « chestidéciatniki », qui allaient entourer Gorbatchev et mettre fin à la Guerre froide. Prague et Varsovie, les 68 d’Europe centrale, ont préparé Solidarité et la chute du Mur. Si manipulée, et abominable, qu’elle ait été, la révolution culturelle aura été le dernier cri du communisme chinois. Cette génération a vraiment changé le monde avant de se disperser sur les nouveaux échiquiers politiques qu’elle avait créés. Ce fut une génération de rupture historique qui avait l’audace de ses certitudes car on pouvait encore croire, à l’époque, à l’invention de 1789 – la continuité du progrès.

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